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Dé-penser la croissance

11 juin 2024

Les dérives de la croissance ne touchent pas seulement à l’environnement mais aussi à l’économie, à la politique, à la vie sociale et, surtout, à notre constitution anthropologique. Nous ne pourrons faire face à ces dérives que si nous ne comprenons la nature profonde de la croissance. La croissance n’est pas une pulsion naturelle, ni une valeur ou une finalité qui, à moment donné, aurait acquis une hégémonie dans nos sociétés. Elle est plutôt le résultat d’un régime institutionnel, c’est-à-dire d’une structuration spécifique des rapports entre individu, organisation sociale et nature. Un régime de « particularisation » né dans le contexte de la modernité, confrontée à partir du XVIIème siècle à un changement démographique qui a conduit à un processus d’individuation et à un nouveau cadre cognitif fondé sur l’obsession de la rareté. 

Dans son essai « La notion de dépense » paru en 1933, Georges Bataille décrit l’émergence de cette société individualiste qui a privé les communautés de leur capacité à consumer l’excédent d’énergie. Et, comme l’affirme l’écrivain dans La Part maudite, publié en 1949, « à partir du point de vue particulier, les problèmes sont en premier lieu posés par l’insuffisance de ressources ». Pris séparément, l’être humain est limité par la précarité de sa propre existence et, dès lors, obsédé par le problème de sa survie. D’où l’obsession pour la croissance. Or toute société a un excédent d’énergie, défini comme l’énergie qui n’est pas nécessaire pour la simple reproduction de la vie. 

Il faut donc recomposer la « totalité » : Georges Bataille nous y aide avec son « économie générale », à partir de la notion de dépense. Mais nous devons être prêts à le suivre sur un chemin ardu et à renverser notre regard sur la décroissance : le problème n’est pas la rareté mais l’abondance d’énergie qui pèse sur le vivant ; la solution ne passe pas par une sobriété utilitariste mais par une reprise de confiance envers l’art de la dépense improductive. Le projet de décroissance pourrait convaincre davantage s’il mettait plutôt l’accent sur l’élaboration collective du sens de la vie et sur la restauration de la souveraineté politique.

Ce séminaire aura lieu samedi 22 juin de 15h à 18h au siège de la FPH, 38 rue Saint Sabin, Paris 11ème.

Inscriptions : contact@institutmomentum.org