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Penser avec André Gorz :  l'autogestion, la décroissance et les métamorphoses écologiques du travail

20 février 2026

Conceptualisée dans l’effervescence contestataire des années 1960 et 1970 par André Gorz, héritier de Sartre et de Marx, l’autogestion est une réponse à l’aliénation du sujet dans toutes ses conditions matérielles d’existence. Gorz décline ce projet émancipateur dans les sphères du travail, des besoins et du temps. Pionnier de l’écologie politique, il montre les limites matérielles de la croissance et les dégâts du capitalisme industriel, en dialogue avec Marcuse et Illich. Critique de la société salariale, il défend la réduction du temps de travail, le temps libre et le revenu universel, en échange notamment avec Habermas et Negri. 

Ce séminaire mobilise les outils d’André Gorz pour réfléchir à l’écosocialisme et ses luttes aujourd’hui autour de deux thèmes : les métamorphoses écologiques du travail et les perspectives de décroissance écologique émancipatrice, à travers l'idée de la sobriété du travail.

Pour situer d’où je parle, j’ai passé l’agrégation de philosophie il y a huit ans sur le thème du travail. C’est donc un thème qui m’intéresse depuis longtemps. J’en ai tiré en 2021 le livre Travailler moins pour vivre mieux. Guide pour une philosophie antiproductiviste, ouvrage qui revient sur nos conceptions du travail.

Dans ma thèse de philosophie – que j’ai publiée aux PUF l’an dernier, L’Ecologie libertaire d’André Gorz – , j’ai fait le choix d’étudier un corpus de textes méconnus de Gorz, manuscrits de jeunesse inédits et à l’état d’archives, articles de revues publiés soit aux Temps modernes, soit au Nouvel Obs (qu’il a cofondé en 1964). J’ai choisi de les lire comme un corpus de philosophie, qui a une cohérence interne. Je me suis concentrée sur les fondations philosophiques de son oeuvre. Ma thèse montre que la grande problématique de Gorz est celle de l’aliénation, qu’il diagnostique dans certaines situations à partir desquelles il va chercher des formes et des perspectives d’émancipation : autonomie au travail, dans les besoins, dans le temps. Gorz les rend opérationnelles en mobilisant le concept d’autogestion, très à la mode dans les années 1960-1980. C’est un concept que je trouvais intéressant car plus ancré matériellement que les concepts de liberté ou d’autonomie, classiques en philosophie. Le concept kantien d’autonomie ne nous dit rien sur la manière dont une situation dans laquelle on est jeté nous empêche de fixer certaines règles, alors que le concept d’autogestion pointe le fait de se trouver plus autonome dans une situation dans laquelle on est jeté et qu’on n’a pas choisie. C’est ce que souligne Sartre à l’époque : comment le sujet jeté dans une situation peut-il reconstruire des pratiques collectives émancipatrices ? L’autogestion est un idéal très en vogue dans les 1960 et 1970, porté alors par le PSU et par la CFDT. C’est d’abord à ce contexte historique et intellectuel que je me suis intéressée. Puis, je montre comment l’autogestion du travail va de pair avec une autogestion des besoins, elle-même reliée à une autogestion du travail, car il s’agit de réfléchir aux contenus de la production, mais pas seulement, car les besoins ne sont pas limités à un cadre professionnel mais renvoient aussi à un milieu de vie. Enfin, j’analyse la perspective de l’autogestion du temps face au rythme imposé par la production capitaliste, contre l’imposition de l’emploi à vie. Cette dimension de reprise du pouvoir sur la vie pour pouvoir se défaire des rythmes du capitalisme, cette dimension temporelle est très importante chez Gorz, et rejoint des enjeux très existentiels. Qui est-on quand on n’a pas de pouvoir sur notre temps de vie et qu’on est aliéné au temps du capital ?

Trois dimensions de son projet émancipateur me semblent pertinentes à tenir ensemble aujourd’hui, pour une visée émancipatrice. 

D’abord l’autogestion du travail, dont il est question dans les premiers livres d’André Gorz dans les années 1960. En 1964, dans Stratégie ouvrière et néocapitalisme, André Gorz présente l’autogestion du travail comme une réforme révolutionnaire. Depuis la fin du XIXème siècle se joue un grand débat au sein du socialisme entre réforme et révolution. Gorz propose le concept de réforme révolutionnaire comme une réforme de structure, la réforme révolutionnaire est accessible ici et maintenant, réalisable ici et maintenant. Elle n’implique pas d’avoir gagné les élections, à la différence de ce à quoi aspire le Parti communiste. Et en même temps, elle est révolutionnaire car elle transforme déjà les rapports de force, et elle nourrit la lutte contre le capital. C’est une perspective pour aujourd’hui : que peut-on faire ici et maintenant et qui puisse lancer une dynamique d’émancipation ? Gorz distingue cette réforme révolutionnaire des stratégies matérialistes qui consistent à croire que la révolution va s’accomplir par le partage des fruits de la croissance. J’appelle cela des stratégies matérialistes, selon lesquelles donner plus de biens matériels aux gens va transformer les rapports de pouvoir. Gorz pense que cela ne suffit pas. Il propose donc l’autogestion pour bousculer à terme les rapports de force entre le capital et le travail. Gorz pense que cette réforme révolutionnaire de l’autogestion peut être portée par les syndicats. Gorz dans le contexte de l’après guerre défend l'autonomie syndicale d’autant plus que le relais syndical est plus autogérable à la base qu’un parti politique et apppropriable par les gens dans leur situation de travail. A l’époque, c’est la CFDT qui porte ces luttes d’émancipation et libertaires et qui représente cette branche libertaire. Mais à partir des années 1980, la CFDT change d’orientation politique. A l’époque de la lutte à Lip à Besançon, Piaget est à la CFDT. Dans Le Socialisme difficile, Gorz commente la situation de l’autogestion dans le bloc de l’Est, notamment en Yougoslavie, où il se rend en tant que journaliste : l’autogestion n’est pas la panacée parce que, dans un contexte de rareté économique et de non développement des forces productives, l’autogestion ne suffit pas forcément sur le plan économique, néanmoins elle a un effet mobilisateur, un effet de formation sur les travailleurs, qui apprennent à participer à la démocratie au travail, mais il y a des limites à l’autogestion du travail : c’est plutôt un horizon. Ensuite, Gorz continue de défendre les luttes d’émancipation au travail : même dans les années 1980, il justifie la réduction du temps de travail en arguant que cela permettra aussi de mieux travailler et de mieux lutter au travail.

La recherche contemporaine s’intéresse aussi à cette histoire des pratiques autogestionnaires, leurs actualités et leurs perspectives pour aujourd’hui : voir les travaux de Frank Georgi, Maxime Quijoux, Simon Cottin-Marx, Ada Reichardt.

Ensuite, dans les années 1970, après les révoltes de 1968, Gorz développe une critique des institutions, qu’on trouve chez Sartre, mais aussi chez Illich : une critique des institutions de la société de consommation. Gorz échange avec deux types de mouvements sociaux : ceux qui, dans la lignée d’lllich, critiquent l’institution médicale, l’institution scolaire, l’institution automobile, la manière dont ces institutions monopolisent les besoins et privent de la possibilité d’autres outils et d’autres usages et consolident le pouvoir des experts. Mais surtout, il y a un autre courant : l’opéraïsme italien, courant marxiste hétérodoxe né dans les années 1960 en Italie - que je présente ici en vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=KGBJbz2NxgM

L’opéraïsme est un courant fondé par des syndicalistes et des ouvriers qui ont le sentiment que les syndicats sont coupés de la base ouvrière et portent des revendications coupées du monde réel et des gens. Ils mettent en place l’enquête opéraïste, une enquête ouvrière qui consiste à aller voir les travailleurs d’une unité de production en leur demandant d’où ils viennent, quel est leur quotidien au travail, ce qu’ils aimeraient améliorer. Ce mouvement s’inscrit dans une critique des institutions coupées de leur base, coupées du terrain. 

Gorz va penser cette critique institutionnelle d’un point de vue écologique, dans le contexte de ce qu’il appelle la nébuleuse écologique qui se développe en France dans les années 50-60-70. Ce sont aussi des mouvements sociaux portés par certaines associations qui sont gérés par la base : mouvements contre le nucléaire civil, avec des mobilisations en Bretagne, dans l’Est, mais aussi contre le remembrement agricole, des mouvements pour la langue occitane, la lutte pour le Larzac contre l’extension d’un camp militaire au détriment des terres paysannes… Des mouvements qui se relient par la défense d’un milieu de vie. Il s’agit aussi d’une critique de la technocratie et de la toute puissance de l’Etat, tant sur le plan militaire que nucléaire. Gorz critique les plans quinquennaux (Haut Commissariat au Plan déjà à l’époque) qui accélèrent le productivisme, le Concorde étant un exemple emblématique de l’époque : aller toujours plus vite. L’expertise et de la technocratie monopolisent les solutions, jusqu’à aujourd’hui. Face à cela, il s’agit de revendiquer une écologie populaire, qui permet les pratiques autonomes.

A partir des années 1970 Gorz diffuse le rapport Meadows : Gorz commence à souligner la nécessité de travailler moins et de consommer moins, la décroissance de la production étant la seule issue dans les sociétés industrialisées. Il envisage la décroissance écologique comme l’horizon de son projet révolutionnaire. Pour la mettre en oeuvre, il faut faire décroître la production, réduire le temps de travail et se défaire de notre idéologie productiviste qui croit que toujours plus de travail et de production c’est une meilleure chose. En fait la décroissance implique un changement de mentalités quant à la place du travail dans nos vies. C’est ce que Gorz va analyser à partir des années 1980 dans Adieux au prolétariatLes chemins du Paradis et Métamorphoses du travail, pour viser à réduire la place de la rationalité économique dans nos vies. A préciser : Adieux au Prolétariat n’est pas un adieu au prolétariat puisqu’il analyse un “néoprolétariat post-industriel” qui porte d’autres valeurs que le projet productiviste, qui porte des valeurs écologiques. Ce que va chercher à montrer Gorz, c’est que réduire son temps de travail, c’est gagner en autonomie. Reste aussi à définir le rôle de l’Etat : un Etat qui ne soit pas oppressif, mais qui accompagne l’autonomie, qui suit les mouvements sociaux.

À présent, voici plusieurs axes d’actualisation contemporaine de la pensée de Gorz (à développer) qui guident mes recherches actuelles : les métamorphoses écologiques du travail et perspectives de décroissance écologique émancipatrice

Dans le débat écologique actuel, on entend qu’il faudrait travailler plus pour compenser la baisse de l’usage des énergies fossiles : c’est une forme de “productivisme vert” que je critique (voir par exemple cet article : https://www.improof.lu/fr/articles/la-sobriete-du-travail/)

Dans la lignée de Gorz, je défends la “sobriété du travail” dans une logique de décroissance pour réduire le volume, le contenu de la production, le temps de travail et la quantité de travail utilisée. Alors que certains syndicalistes et chercheurs défendent le “travailler mieux”, je tiens au “travailler moins” parce que le moins est la seule logique en rupture avec le capitalisme, qu’il ne peut se réapproprier. 

Dans une perspective écologique et matérialiste, je rappelle que le travail est une dépense d’énergie physique et psychique, elle-même finie, fragile, dégradable, limitée et pas facilement renouvelable. En plus, on sait que la crise écologique dégrade les conditions de travail et de repos : cela engendre une baisse de productivité, une perte d’heures de travail, une augmentation des risques psycho-sociaux et des accidents du travail.

Il faut donc reposer les questions gorziennes autour du suffisant pour réduire la production et ses impacts sociaux et environnementaux : quels sont les besoins essentiels et quelle production sociale organiser pour les satisfaire ? Quels mécanismes de démarchandisation et de gestion locale (sécurité sociale de l’alimentation) utiliser ? Comment contrer l’abondance des marchandises capitalistes ? 

Ces questions s’adressent aux citoyens dans leur situation de consommateur, d’habitant mais aussi de travailleurs, qui savent comment réduire la production, les ressources utilisées, le temps de travail. Il faut penser l’écologie au travail et analyser le contenu et les conditions de travail à l’aune de critères écologiques. Les injonctions à l’écologie personnelle, dans la vie privée, la consommation, peuvent sembler d’autant plus insignifiantes quand on constate, au travail, les gâchis et les dégâts, à grande échelle : l’impact écologique du travail est plus massif que le changement de pratiques personnelles. Scruter le travail de façon écologique c’est aussi montrer que c’est là que se joue l’effet de masse.

On pourrait utiliser l’enquête opéraïste pour récolter analyses et revendications de la base sur les métamorphoses écologiques du travail. Actuellement, elles sont peu documentées par le bas : on entend les discours d’en haut des directions ou des RSE (discours d’adaptation, transformations écologiques des organisations, par le haut, stratégies des directions) mais il n’y pas forcément de contre-discours internes rendus publics ; les salariés s’expriment peu sur ces sujets, peut-être parce qu’ils apparaissent comme des discours de greenwashing portés par les directions et éloignés de la réalité du travail. En plus, ces analyses sur les transformations du travail face aux enjeux écologiques sont souvent captées par les directions, les élites formées à la RSE et ces stratégies peuvent s’imposer sans concertation des salariés, souvent méprisés parce qu’ils y seraient spontanément indifférents et qu’il faudrait les “former”. L’injonction à la formation dépolitise les enjeux de la transformation du travail et empêche les travailleurs d’en discuter. Pourtant, lestravailleurs sont une source d’information précieuse pour documenter la crise socio-écologique en cours : ils peuvent être lanceurs d’alerte sur de multiples sujets mais aussi documenter et mettre en oeuvre des transformations écologiques de leur travail.

La démocratisation du travail est d’autant plus pertinente en contexte d’urgence écologique qui implique de rediriger le travail pour arbitrer un bon usage des ressources, y compris le temps de travail. Néanmoins, la démocratisation du travail et sa redirection écologique ne doivent pas être des prétextes pour en faire plus en tout, l’horizon normatif reste la décroissance globale de la production - même si cela appelle des équilibres entre la décroissance des activités polluantes capitalistes et l’augmentation des tâches de care socio-écologique au sens large.

Revoir le séminaire de Céline Marty sur YouTube