Séminaire

Réparer un paysage post-traumatique : l'Anthropocène sauvage comme nouvel horizon pour AZF

14 décembre 2021
Dans leur malheur, les crises offrent l’opportunité de questionner et transformer nos acquis, nos valeurs et notre mode de vie. A travers son mémoire « Trauma » et son projet de fin d’étude « Garona Anima », Karim Lahiani nous propose de réfléchir aux catastrophes avec l’exemple spécifique de l’explosion de l’usine AZF le 21 septembre 2001 à 10h17. En cette année 2021, nous avons commémoré les vingt ans de ce drame que certaines et certains d’entre nous, comme Karim Lahiani dans la cour d’école ou Yves Cochet en tant que ministre de l’Environnement, ont vécu intimement.

L’actualité de la catastrophe industrielle


La catastrophe est le symptôme d’une crise de la modernité qui dévoile conjointement des séquelles physiques sur les territoires meurtris et des séquelles psychologiques chez les victimes. Il y a une dimension d’impuissance face à la catastrophe qui devrait nous pousser à adopter une posture plus modeste dans la manière d’interagir avec notre environnement. Les catastrophes industrielles débouchent sur des territoires toxiques de l’Anthropocène avec lesquels il faut dorénavant pragmatiquement composer. La désolation ne doit pas être l’horizon de sociétés anthropocéniques, il y a des récits à inventer et une graphie à adosser à l’après pour rompre avec le sens premier du mot catastrophe qui désigne en grec « dénouement ». Face à cette catastrophe qui dénoue, il faut retisser des liens avec le monde, notamment avec la terre. Il nous faut donc reconscientiser les forces à même de provoquer des mutations plus respectueuses de nos milieux de vie.

Pour aborder la catastrophe, l’art apparaît comme une source d’inspiration essentielle à l’adoption de nouvelles perspectives. L’art permet de révéler une deuxième nature des choses en décalant notre regard des outils d’analyse, il est un véhicule puissant d’idées capable d’opérer un basculement axiologique, c’est-à-dire de mettre en mouvement les systèmes de valeurs et de croyances de la société. Ce séminaire se demandera ainsi comment panser la catastrophe et comment ré-agir après un drame. La place de l’humain dans le monde est remise en cause avec l’expérience catastrophique. La place, comme lieu et temps, est ainsi au cœur de la réflexion et des ouvertures qui surgissent du moment catastrophique. Il ne sera donc ici pas question d’apporter des réponses politiques à la catastrophe d’AZF (pour cela, lire cet article[1]).

PARTIE 1. TRAUMA : Le paysage et la catastrophe


Modernité : le surgissement de la catastrophe dans les sociétés occidentales


"Explosion dans une église", Monsu Desiderio, Naples vers 1620


Derrière cette peinture de Monsu Desiderio, il se cache en réalité un trio d’artistes considérés comme les précurseurs du mouvement surréaliste. Dans cette représentation de l’effondrement, nous pouvons retrouver en première lecture la déliquescence des certitudes catholiques face à la Réforme dans un contexte de guerres religieuses. Plus généralement, elle dit beaucoup du rapport de l’humain au temps vécu comme basculement catastrophique. Contrairement aux représentations divines, voire intemporelles, de l’art médiéval, nous retrouvons ici une temporalité de rupture propre à la condition humaine que la tragédie grecque avait déjà bien identifiée.

Lisbonne, 1755, Ivo, Miguel Tiberio Pedegache Brandaõ ; Paris ; Le Bas series, Bibliothèque Nationale. Colleção de algunas ruinas de Lisboa... 1755


Un siècle plus tard, le 1er novembre 1755, 60 000 personnes meurent des effets (destructions, incendies, tsunami) d’un tremblement de Terre à Lisbonne. Cet événement marquera l’Europe et donnera lieu à un vif échange épistolaire entre Voltaire, auteur du Poème sur le désastre de Lisbonne ainsi que du Poème sur la Loi naturelle, et Rousseau. Pour Voltaire, la raison du mal provient de la nature elle-même et apparaît comme une punition de Dieu. Cependant, Rousseau fait remarquer que les destructions et les morts qui ont résulté du séisme n'ont pas leur seule origine dans une catastrophe naturelle mais également dans l'activité humaine qui n'a pas pris en compte la possibilité de cette catastrophe. Les maisons ne se sont écroulées et n'ont été ravagées par les flammes que parce qu'elles avaient été construites par l'homme. Ni Dieu ni la Nature ne peut être tenu responsable. Cette objection est d'une importance considérable puisqu’elle défend une explication rationnelle des destructions. Ainsi, elle ouvre la voie à la prise en compte des contraintes, les aléas naturels, dans l’aménagement et les modes d’habiter. C'est cet esprit qui animera la reconstruction rectiligne et robuste de Lisbonne, une architecture mieux armée face aux secousses sismiques. Désormais en Europe, le temps du désastre cède le pas à celui des catastrophes qu’il nous faut minimiser à l’aide de la notion du risque.

Le XIXème siècle représente un tournant avec l’émergence de la notion de progrès, notamment après la parution du livre d’Eugène Huzard en 1855 intitulé La fin du monde par la science au sein duquel il dénonce la place de la technique et du savoir, à la fois comme horizon des sociétés et comme source de dangers. Toutefois, ce paradigme s’essouffle déjà au XXème siècle en raison d’une perte de confiance de l’humanité en sa technique. La bombe atomique est un marqueur très fort de ce renversement axiologique puisque l’homme prend conscience de sa possible finitude par ses propres inventions. Le sentiment de confiance dans le progrès technologique se mue en sentiment d’incertitude en réaction à des catastrophes emblématiques comme l’accident de Feyzin dans la vallée de la chimie près de Lyon (1966), mais surtout Tchernobyl (1986).

Temporalités : gérer le traumatisme et ses conséquences


La catastrophe vécue prend la forme phénoménologique d’une séquence. Elle opère ainsi un basculement ontologique du lieu dans un nouvel état. Le territoire a été modifié et extrait en conséquence du lieu commun qu’il était. Cette transformation brutale génère un traumatisme compris à partir de la théorie freudienne et des enseignements des guerres. Vient alors le temps du deuil, processus de réalisation et d’acceptation de la perte vécue. Celui-ci est souvent lié au moment du témoignage, parfois contradictoire entre les expériences individuelles et collectives. Enfin, la dernière séquence du traumatisme est à retrouver dans la mémoire. Celle-ci peut figer les représentations de la catastrophe, chose préjudiciable pour celles et ceux dépositaires d’une mémoire minoritaire. Il y a un enjeu à laisser vivre le traumatisme pour le soigner. Ces phases s’entremêlent, se chevauchent et s’expriment de différentes manières selon les individus, ce qui complique la compréhension d’une catastrophe.

Facteur culturel : quand l’art s’empare du traumatisme


La catastrophe est aussi un phénomène culturel puisque les sociétés ne l’appréhendent pas de la même manière. Ici, la notion japonaise de Fudosei, traduisible par médiance, accorde une place privilégiée au milieu au détriment de l’individu. A une échelle micro-culturelle, certains artistes se sont emparés des paysages post-traumatiques. Par exemple, Maryvonne Arnaud a travaillé sur le sol de Tchernobyl au moyen de fragments photographiques à échelle réelle. Elle témoigne du départ précipité des populations en nous confrontant à une intimité bousculée par la fuite et figée par le temps. Anaïs Tondeur réussit quant à elle à rendre compte de la radioactivité en dépeignant un herbier radioactif qui témoigne des séquelles de la catastrophe sur d’autres vivants.

La Spatialité : les figures de la catastrophe dans le paysage


« Pripiat », 2015, (a) Laurent Michelot


Lors d’une catastrophe, il existe quatre grandes manières de l’appréhender spatialement. Le premier geste est celui de la conservation en l’état suite à la catastrophe. Là où la ruine antique, reprise par le romantisme, représente paradoxalement la stabilité et l’intemporalité, la ruine moderne est le motif de la saturation d’une société victime de ses excès, qu’ils soient d’ordre capitaliste (friches industrielles) ou technologique (territoire irradié). Dans ces situations, nous observons une incapacité systémique à absorber l’espace du drame tant il est rendu inhospitalier à l’humanité. Par ailleurs, il est possible de décider de conserver le lieu en l’état volontairement pour des raisons mémorielles liées à des attachements.

Gran Cretto, projet d’Aleberto Burri, (a) Nicolas Verger


La deuxième manière de gérer un espace traumatique est la commémoration par le mémorial. Celui-ci est essentiel dans le travail de reconstruction psychique des victimes car il apporte un sentiment de certitude et témoigne de la volonté de préserver une trace mnésique dans le paysage. Le lieu du mémorial fige un imaginaire et un temps, celui du drame. A travers le mémorial, il y a la volonté d’extraire un morceau de territoire des effets du temps qui passe. Parfois, le mémorial peut saturer le paysage par sa présence comme celui de Gran Cretto en Italie, œuvre d’Alberto Burri, édifié après la destruction d’un village par un tremblement de Terre.

La vallée de la chimie, Lyon, (a) Le Progrès


La troisième figure est celle de la reconstruction, à l’identique ou non. La vallée de la chimie à Lyon a suivi son cours industriel après la catastrophe de Feyzin. Elle est restée une plaque tournante de l’industrie pétrochimique. A l’opposé de la reconstruction, nous retrouvons le motif de la tabula rasa qui transforme radicalement le paysage.

Exposition Refuge Omega - Les fictions d’une ville japonaise dans le sud de l’Inde, Mélanie Pavy DR - La Fémis, SACRe


Enfin le lieu traumatique peut être appréhender par le déplacement, entendu comme la capacité des catastrophes à générer des figures spatiales dans d’autres lieux. Prévoyante, la bourgeoisie japonaise a envisagé la construction d’un refuge Oméga, un projet urbain inabouti au sud de l’Inde pour s’y abriter en cas de nouvelles catastrophes.

PARTIE 2 : GARONA ANIMA


Presentum : quand le temps de la modernité reprend son cours…


Karim Lahiani, (a) GoogleEarth, 2020


Le titre Garona Anima renvoie au temps long des sociétés et place le fleuve comme élément central de la réflexion. Cette partie s’intéresse aux régimes de temporalité autour d’AZF. Après l’explosion, une grande partie du site impacté a été privatisée avec notamment l’oncopole, un grand bâtiment du laboratoire Pierre Fabre. Ce programme a rendu ce lieu tabou à l’image de la maladie qu’il prétend soigner. L’espace est fragmenté et clôturé de toute part. Sur l’île du Ramier, toute proche du site, se trouve toujours la Société nationale des poudres et des explosifs (SNPE) qui n’a heureusement pas explosé avec AZF. Elle est chargée notamment de la production du carburant des fusées Ariane.

Le nouveau mémorial de la catastrophe d’AZF, (a) Karim Lahiani, 2020


Situé au milieu du site, le mémorial est posé sans lien évident avec les alentours. Il est le seul symbole véritablement visible de la catastrophe. Après la catastrophe, le premier plan d’aménagement, dit Viguier, formait un parc forestier continue entre les campus de recherche et les rives sauvages de la Garonne. Nous en sommes désormais bien loin.

Le cratère, (a) Thierry Bordas et Nathalie Saint-Affre.


L’endroit le plus intéressant du site est le lac ensauvagé. Il s’agit en réalité du cratère de l’explosion d’AZF. Seul vestige de la catastrophe, nous devons son existence à la procédure judiciaire qui l’a mis sous scellé pendant les quinze ans du procès. Dans la gestion post-traumatique du site, l’étang du cratère est non seulement dissonant, mais inaccessible, tant physiquement que dans les imaginaires.

Katastrophê


Le nuage orange, quelques secondes après l'explosion, (a)Thierry Bordas, 2001.


Lorsque l’événement traumatique fait bascule dans l’espace et dans le temps, nous parlons du moment de la catastrophe. L’événement se caractérise culturellement en ce qu’il fait date, il est reconnu comme singulier car il sort de l’ordinaire. Le temps de l’événement est un régime temporel à part entière puisqu’il peut provoquer des basculements psychologiques et territoriaux. L’explosion d’AZF le 21 septembre 2001 constitue un tel événement. Elle est le résultat de la détonation de plusieurs centaines de tonnes de nitrate d’ammonium, substance utile tant pour les bombes que la fertilisation agricole. Les dégâts sont estimés à plus d’un milliard d’euros, trente personnes sont mortes lors de l’explosion et près de trois cents en seraient décédées dans les mois qui ont suivi. Plus d’un siècle auparavant, la crue de 1875 a déjà été un événement catastrophique. Il est difficile de ne pas voir la filiation entre ces deux catastrophes du point de vue des dégâts.

Dans chaque cas, la société a alors tenté de mettre en défense l’espace. Pour ce qui est de la crue, les digues ont été élargies et prolongées durant tout le XXème siècle. Résultat, la société s’est progressivement coupée de la Garonne, à l’origine de l’implantation de la ville, en dressant des murs de béton. En ce qui concerne AZF, il a été décidé de mettre en défense les sols par Total, propriétaire de l’usine, sous l’injonction de l’Etat. Cela consista à dépolluer les sols par excavation de la surface à une très grande échelle. Le décapage a permis d’extraire une épaisse couche de terre sur des dizaines d’hectares dont on ne sait que faire. Par ailleurs, les procédures de sécurité ont été renforcées pour les entreprises à risque comme la SNPE.

Sedimentum


Le troisième registre de temporalité est à retrouver dans les sédiments, propice à une historiographie du temps long. Ces traces terrestres permettent de se synchroniser à la multiplication des temps qui constituent un lieu. Cette approche critique frontalement les conventions modernes de la cartographie sans épaisseur sociale, historique et écologique (voir Terra Forma, 2019 et Voyage en sol incertain, 2019[2]).

Karim Lahiani a ainsi pu construire sa méthodologie cartographique en croisant les époques et en variant la granulométrie de la légende pour rendre visible le poids des forces et du temps sur la sédimentation. Avec une vision sédimentaire, nous nous rendons compte que la Garonne s’est déplacée dans le temps. Nous observons aussi que les sédimentations anthropiques apparaissent dès le néolithique, chose que l’on retrouve encore aujourd’hui au bord du fleuve.

Niel 2001. Radier de tessons d’amphores. (c) Nourrit / Inrap


Ces tessons d’amphores sont de grandes valeurs pour celui ou celle qui les a enfouis volontairement. Alors que l’on creusait autrefois des puits pour enterrer des trésors, nous le faisons aujourd’hui pour les déchets. Les sédimentations humaines nous renvoient à trois gestes ayant chacun son imaginaire propre : le premier est celui ambivalent de l’enfouissement. Le second est celui du surgissement avec l’intrusion du passé dans le présent lors des fouilles archéologiques. Le troisième geste est celui extractiviste que l’on remarque dans les gravières qui grignotent la mémoire sédimentaire du fleuve pour faire du béton. En conséquence, le lit de la Garonne a tendance à s’enfoncer, déstabilisant des écosystèmes et des ouvrages humains tels que les ponts. La fabrication d’engrais et d’obus ont marqué durablement les couches sédimentaires avec des matières inflammables et explosives. Après la défaite de l’Allemagne lors de la Première Guerre mondiale, le transfert de brevets a permis la création d’AZF. Aujourd’hui encore, nous retrouvons une grande quantité de nitrocelluloses immergées dans le site militaire des ballastières tout près d’AZF. Par ailleurs, il y a des métaux lourds qui polluent les sols de sorte qu’il est très difficile de les décontaminer.

Anima


Le paysage constitue l’espace dans lequel des forces singulières et des matières spécifiques se rencontrent. Cette confrontation produit des histoires humaines et non humaines dont la richesse nous échappe largement. Pour y accéder, il y a un temps à dépasser, celui d’une modernité qui, à vouloir tout contrôler, s’est désynchronisée des rythmes de la Terre et des toxicités qu’elle a elle-même engendrées. Anima est une tentative de construction d’un paysage de la relation plutôt qu’un paysage de la contemplation, un paysage qui réconcilie raison et matière, qui noue des liens et ouvre des possibilités d’habiter le territoire selon des modalités plurielles et ajustables.

La Renaissance sauvage de Guillaume Logé (PUF, 2019) fait la première synthèse de l’art de l’Anthropocène, travail dont pourrait s’inspirer les paysagistes. Selon lui, nous entrons dans une nouvelle Renaissance, ce moment où l’homme redéfinie sa place dans le cosmos par le croisement des arts et des sciences. Elle se traduit par des productions visant à redéfinir l’agentivité de l’œuvre en expérimentant de nouvelles intelligences et de nouvelles alliances dans la pensée et la mise en œuvre de l’action. Cet art de la reliance, celui tissant de nouveaux liens, est à mettre en relation avec l’écologie qui conscientise la multiplicité des relations nous unissant au monde. Cela peut constituer des éléments suffisants pour passer d’un Anthropocène moderne à un Anthropocène sauvage.

Les trois matières


Puisque c’est l’énergie qui est à la source des catastrophes vécues par Toulouse, c’est dans l’exploration des régimes énergétiques qu’une source d’altération du traumatisme semble possible. Stéphane Lupasco a justement tenté de représenter à différentes échelles les logiques énergétiques dans son livre Les trois matières (Julliard, 1960) :

  • Le macro-physique : le règne du minéral et de l’entropie qui tend vers l’homogénéisation ;

  • Le biotique : le règne du vivant qui tend vers l’hétérogénéisation ;

  • Le micro-physique : le règne de la physique quantique qui mélange les deux.


Les paysagistes se sont trop souvent emparés des forces du champ biotique en négligeant le macro-physique. S. Lupasco introduit la notion d’« énergie-matière » qui s’incarne dans deux types de force : l’eau-énergie et le souffle énergie.

Écoulements et atterrisements de la matière. Travail à partir de charges en eau et de pastels broyés (a) Karim Lahiani, 2020.


Karim Lahiani nous propose ainsi le résultat photographique d’expérimentations mettant en scène ces deux forces dans le temps. Il a ainsi retenu la technique du broyage des pastels, parfois confrontés à de l’eau. La diversité granulométrique de la matière et son comportement différencié vis-à-vis de l’eau offre une esthétique énergétique surprenante. De manière différente, le souffle énergie permet de restituer la transformation de la matière par les flux énergétiques. Le cratère, par exemple, est un motif singulier dans le paysage. A l’instar d’AZF, il vient le sculpter par ablation et atterrissage de la matière. Il provoque un certain trouble vertical dans un espace organisé horizontalement par strate. Avec sa soudaineté, le cratère répond du surgissement.

Le cratère, espace du trouble, travail à partir d'explosifs, farine et pastels broyés. (a) Karim Lahiani, 2020

Les forces captatrices et directrices


Comment capter ces forces et les mettre au service d’une évolution harmonieuse du site ? A cet effet, Guillaume Logé manipule la belle notion de concordanse, à comprendre comme chorégraphie, c’est-à-dire une écriture en mouvement, une écriture en rythme et partagée. La concordanse semble être la clé de la relation synergique entre énergie humaine et non-humaine. Une synergie est un type de phénomène dans lequel des agents produisent une coopération créative plus intense que séparément. Cette notion a ainsi guidé le travail de Karim Lahiani afin de créer des formes dans le paysage qui puissent permettre de capter et diriger les sédiments. L’objectif est alors d’écrire une nouvelle histoire sédimentaire, d’altérer les méfaits associés aux sédiments chimiques et de renouer avec la fertilité de la Garonne.

Préparer. 2. Explosion. 3. Ajuster. (a) Karim Lahiani


Pour ce faire, il faut procéder en trois temps, le premier consistant à préparer le terrain pour réceptionner le souffle-énergie et l’eau-énergie. Le second moment est celui du Kairos grec, cette rupture du temps continu qu’est le Chronos, celui opportun où le destin du site peut basculer. Concrètement, après une longue période de concertation, ce temps est celui de l’explosion dirigée de la nitrocellulose enfouie pour détruire les barrages qui retiennent les sédiments de la Garonne et permettre ainsi au fleuve de retrouver son régime de crues naturelles qui irriguent le site. Enfin le troisième temps est celui de la déprise. Il s’agit là de repenser notre rapport au fleuve pour lui laisser une certaine liberté de mouvement, que le lit puisse bouger à nouveau et que des explosions puissent survenir ponctuellement. En effet les activités anthropiques font partie intégrante du lieu de manière irrémédiable. Intrinsèquement, ce sol est porteur de ces matières au même titre que de l’eau ou des sédiments de crues. Avec cette perspective, il est possible de renouer un dialogue du paysage : des phénomènes associés à la catastrophe deviennent alors des éléments acceptés du lieu au même titre que d’autres déjà intégrés culturellement, anthropiques ou non.

Zone d'Activité Economique devient Zone d'activité explosive et sismique où s'exprime le souffle-énergie. (a) Karim Lahiani, 2020



Synthèse rédigée par Loïs Mallet.



Références


[1] Karim Lahiani, « La catastrophe d’AZF », Projets de paysage [En ligne], 24 | 2021, mis en ligne le 20 septembre 2021, consulté le 07 décembre 2021.

[2] Mathieu Duperrex, Voyages en sol incertain : enquête dans les deltas du Rhône et du Mississipi, Wildproject, 2019. F. Aït-Touati, A. Arènes, A.Grégoire, Terra forma : manuel de cartographies potentielles. PUF, 2019.