Séminaire

Vers une décroissance minérale. Organiser la désescalade numérique

11 décembre 2025


Ce séminaire a permis de réfléchir aux rapports entre capitalisme, colonialisme et extractivisme à travers une exploration des bas-fonds du capital : la mine. Quelles sont les réalités minières d'aujourd'hui? En quoi représentent-elles la continuité implacable de la "ronde de la mort et du négoce" dont parlait Joseph Conrad dans Au coeur des ténèbres 

Depuis ses débuts, le capitalisme est fondé sur la surconsommation minérale. Portée par l'électrification et la croissance du numérique, elle s'amplifie aujourd'hui de manière exponentielle et nous précipite vers la guerre. Face à l'hypocrisie - l'impossibilité matérielle - de la mine responsable et relocalisée, quels projets de décroissance, clairs et concrets, permettraient de rompre avec l'extractivisme et de créer de nouvelles alliances ?

Je mène un travail à la fois documentaire et philosophique depuis des années sur la technologie et ses mythes. 

Ma question est souvent : Comment une société aussi technicienne peut-elle être aussi ignorante de ses conditions de possibilité matérielles ? Par exemple que la numérisation de la société pourrait s’appeler « dématérialisation »...

En d’autres termes, j’ai toujours été fascinée par le fait que notre rapport mystique à la technologie implique de faire disparaître des données matérielles de base dont l’enjeu est déterminant. Avant que je m’intéresse à l’informatisation, comprendre le fonctionnement de l’industrie nucléaire a été un choc pour moi. Vous voulez dire qu’en cas d’accident une seule de ces centrales peut rendre une région inhabitable pour des siècles, et qu’en plus, ça s’est déjà produit, et qu’on a quand même décidé de continuer à les utiliser ? Et que face à la pollution radioactive on n’a pas d’autre solution que d’enterrer la terre, enterrer les arbres, enterrer les maisons, comme à Tchernobyl ? C’est dément. En lisant par exemple La Supplication, de Svetlana Alexievitch, j’ai compris que la fascination de la société industrielle pour sa propre puissance impliquait un déni de son impuissance. Cette société, sous couvert de créer des instruments de puissance, ne cesse de créer des phénomènes face auxquels nous sommes radicalement impuissants : le réchauffement climatique, la pénurie d’eau potable…

Ce livre sur la mine s’ouvre exactement sur un constat de ce type. La mort des oies sauvages sur le lac de l’ancienne fosse de la mine de Butte, Montana. Un problème anecdotique par rapport aux impacts du secteur minier, mais une illustration de ce contraste entre une prétention à la toute-puissance technique (araser des montagnes, déplacer des cours d’eau etc) et l’impuissance radicale que crée ce système technique.

Quand on comprend les enjeux de l’après-mine, on ne comprend pas comment on peut projeter de multiplier l’activité minière par 5 ou 10.

Ce paradoxe : Nous voudrions résoudre les problèmes précisément avec la mine, c’est-à-dire avec la matrice qui a façonné les valeurs et des pratiques du capitalisme industriel, celles-là même qui nous ont portés au désastre d’aujourd’hui. On voudrait remédier à cette situation précisément avec l’activité humaine qui a joué le plus grand rôle dans son déclenchement. Si nous en sommes là, c’est précisément à cause de la mine, au sens large, à cause de l’extraction, à cause de notre rapport au sous-sol. Ce rapport, en résumé, je l’ai appelé « cosmologie extractiviste », ce qui, décliné sur le plan institutionnel, politique, donne le « régime minier ».

Ces dernières années, j’ai enquêté sur l’industrie minière : son histoire, le rôle structurant qu’elle a joué dans la naissance du capitalisme, puis plus tard dans celle du capitalisme industriel ; les causes de la disparition, puis de la réapparition fulgurante de la mine dans notre imaginaire collectif depuis quelques années.

1. Des mangeurs de terre : Le capitalisme est un régime minier

Le capitalisme a été inventé dans les mines. C’est un extractivisme. En d’autres termes, le capitalisme industriel est un régime minier, un système fondé sur l’exploitation des sous-sols.

Fabian Scheidler a bien montré dans La fin de la mégamachine comment le pouvoir impérial s’appuie de toute façon depuis l’Antiquité sur les armes et la monnaie, donc les mines et la métallurgie.

Mais le capitalisme a poussé encore plus loin cette alliance avec le minéral par son rapport spécifique à, d’une part :

l’accumulation : Cortes, vers 1519, message à l’empereur aztèque Moctezuma : « Dites-leur que mes compagnons et moi souffrons d’une terrible maladie du coeur que seul l’or peut guérir. »

et d’autre part :

l’artifice, une théologie de la transformation de la matière qui d’après Mircea Eliade nous a été transmise par l’alchimie, elle-même héritée des vieux bassins métallurgiques de l’Europe centrale.  Paracelse : « La matière ultime de la Création est la matière première de l’humanité. »

On peut voir l’accumulation/l’argent d’un côté et l’artifice/la technologie, de l’autre, comme les deux principaux piliers de la religion capitaliste : ses deux fétiches. La bourgeoisie a fondé son pouvoir sur la conquête des sous-sols. 

L’accumulation primitive et la Conquête. Eduardo Galeano a décrit l’Amérique du Sud « transformée en vaste mine dont l’entrée se trouvait à Potosi ». 

Marx, en 1867 : « La découverte des contrées aurifères et argentifères de l’Amérique, la réduction des indigènes en esclavage, leur enfouissement dans les mines ou leur extermination, les commencements de conquête et de pillage aux Indes orientales, la transformation de l’Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires, voilà les procédés idylliques d’accumulation primitive qui signalent l’ère capitaliste à son aurore. » (Karl Marx, Le Capital [1867].)

Du capitalisme marchand au capitalisme industriel

Max Weber écrit  que « par ses mines, l’Allemagne a été capitaliste avant l’Angleterre » (Max Weber, Histoire économique : Esquisse d’une histoire universelle de l’économie, Gallimard, 1961). Pourquoi ? Les Fugger au XVe siècle en Allemagne ont inventé le salariat et les sociétés par actions. Les propriétaires absents (les Fugger) ont écrasé les Corporations de métier et imposé leur techniques d’extraction.

Les mineurs forment une main-d’œuvre particulièrement concentrée : 12 000 ouvriers en 1550 dans les mines de Schwaz et de Falkenstein au Tyrol, et 500 à 600 salariés employés au seul drainage des galeries. Enfin, dans les mines allemandes est introduite pour la première fois une production mécanisée qui jouera un rôle déterminant deux siècles plus tard dans l’industrialisation : machines pour drainer et extraire le minerai entraînées par des chevaux ou par l’énergie hydraulique ; monte-charge ; moulins de broyage (Martin Lynch, Mining in World History, Reaktion Books, 2002). Dès le XVIe siècle, les mines sont des fabriques intensives en capitaux qui pour être rentabilisées, nécessitent de produire nuit et jour.

Si les mines ont un rôle si structurant dans la constitution du capitalisme, ce n’est donc pas seulement parce que leur prise en mains par la bourgeoisie en fait la source de l’accumulation abstraite qui permettra son essor. C’est aussi parce qu’« avec les mines, le système marchand se saisit de la production et la réorganise lui-même », constate Braudel. La bourgeoisie ne se contente plus de dominer les flux de marchandises : elle commence à s’emparer de l’activité de fabrication elle-même, mise au service de l’accumulation illimitée.

Avec l’essor métallifère européen, son objet n’est plus seulement le commerce, mais la technique. Pour une bonne part, le capitalisme industriel a été inventé dans les mines : la technique, auparavant détenue et jalousement protégée par les corporations de métiers, a été prise en mains par le capital. Cette appropriation de la technique par la bourgeoisie industrielle du XIXe, l’a transformée en technologie, matérialisée par les machines et incarnée par les ingénieurs.

Quand l’exception minière devient la norme

L'historien Thomas Le Roux montre comment le capitalisme industriel revient à normaliser les fronts pionniers, qui sont les fronts miniers et métallurgiques : en fait une intégration de ces fonctionnements à la normalité de la production. La Révolution industrielle accélère le processus productif par la combinaison charbon + acier, puis pétrole. L’agriculture se met à dépendre de la mine : engrais au salpêtre, engrais au phosphate, soufre pour pesticides. La chimie minérale extrait le soufre pour produire de l'acide sulfurique (mais à fin des années 50 le soufre devient disponible comme sous-produit du raffinage du pétrole)

Conclusion : J’analyse le capitalisme comme un régime minier pour signifier l’affinité de l’économie capitaliste, de la civilisation capitaliste, avec le sous-sol. C’est un concept qui réintroduit la centralité des activités minières et métallurgiques dans notre monde. La bourgeoisie a fondé son pouvoir sur la conquête des sous-sols.

Mine de Malartic, Abitibi, 2011, 205 maisons déplacées.

On peut donc lire l’histoire du capitalisme comme l’histoire d’une désinhibition de notre rapport au sous-sol. 

Des impacts globaux :

L’activité minière et métallifère est l’une des principales responsables du franchissement des limites planétaires. Les chercheurs du Stockholm Resilience Centre (SRC), ont défini en 2009, le concept des neuf limites planétaires dont six sont franchies depuis 2023. Voici les limites planétaires sur lesquelles l’activité minière dans le monde a un impact direct et massif :

- raréfaction de l’eau douce

- réchauffement climatique

- déforestation

- destruction de la biodiversité

- pollution chimique

- pollution de l’air

Conclusion : Le problème c’est que l’empreinte de la mine n’a pas été construite comme un problème global mais comme un problème résiduel. Un problème subalterne au sens où il touche des populations subalternes. D’où sont invisibilité. Qui débouche sur le fait d’enfouir la crise climatique au fond des mines.

2. L’industrie minière va-t-elle sauver la planète ?

Nous n’émettrons plus de gaz à effet de serre dans 30 ans, promettent les Etats et les multinationales. Pourtant, Ikéa, Amazon, Lafarge n’ont pas prévu de s’arrêter. Par quel prodige, alors ? Substitution énergétique :  Il suffirait de remplacer le pétrole et le charbon par des « technologies bas carbone » : photovoltaïque, éoliennes, nucléaire – pour faire fonctionner des véhicules électriques, des usines et des data centers. Pour tout ceci, il faut des quantités colossales de métaux. Rapport de la Banque mondiale 2017 : Ce document est le fruit d’une collaboration avec l’International Council on Mining and Metals (ICMM), le plus gros lobby minier du monde, qui regroupe les vingt-sept principales entreprises occidentales. On y retrouve BHP, Rio Tinto, Anglo American, Glencore, Vale, Freeport, Antofagasta, Orano et Boliden.

Dans ce rapport, la Banque mondiale, tout comme l’Agence internationale de l’énergie, interprète l’Accord de Paris (2015) comme un engagement des pays à remplacer les combustibles fossiles par des énergies renouvelables et nucléaires dans une perspective de croissance. Il s’appuie sur des scénarios de réduction des émissions climatiques pour estimer les volumes de métaux nécessaires à la production de toutes ces infrastructures énergétiques. Son postulat de base étant qu’on ne remet pas en cause la demande en énergie, les quantités à fournir sont évidemment monumentales. De cela, il découle tout naturellement que l’industrie minière est appelée à jouer un rôle majeur dans la lutte contre le changement climatique. Son statut s’en voit transformé. Mais n’était-ce pas l’intention première ? L’introduction du rapport rédigée par Riccardo Puliti, vice-président de la Banque mondiale, est éloquente : « L’objectif est de nourrir un dialogue plus fécond entre les acteurs de la mine et des métaux et la communauté qui se consacre à la lutte contre le changement climatique et aux énergies renouvelables. Trop souvent, un sentiment d’intérêts divergents a fait obstacle à la collaboration entre ces deux parties : cette étude aspire à dépasser ce blocage en démontrant que la transition vers des énergies bas carbone reposera très largement sur une industrie minière et métallurgique robuste, durable et efficace. » La conclusion de cet avant-propos est programmatique : « Cette leçon doit désormais être communiquée et intégrée aux niveaux des États : le développement des ressources minérales est un complément et non un obstacle à la construction d’un avenir plus vert et plus durable. »

C’est ainsi qu’on en arrive à ce paradoxe invraisemblable : on va parier sur la mine pour sauver la planète. Pourquoi je parle d’un paradoxe invraisemblable ? Déplions ce paradoxe pour sortir de son emprise.

A. Déjà en raison de l’histoire de la mine dans la naissance du capitalisme industriel. La mine c’est vraiment le coeur de la civilisation qui a déclenché la crise climatique et la catastrophe écologique. Rev industrielle, voies ferrées, machines à vapeur, extraction… La pelleteuse géante comme symbole d’un rapport enfin pacifié au monde naturel ?

B. Qu’est-ce que c’est que la mine aujourd’hui ? Qu’est-ce que ça signifie « extraire des métaux » ? Comme le résume si bien Aurore Stéphant, extraire des métaux, c’est produire du déchet dangereux.

Pas possible d’exploiter des gisements contenant 0,5 % de cu, 0,2 % d’uranium, 0,01 % d’argent sans poser des problèmes que personne ne peut résoudre. Utiliser pour une mine autant d’eau qu’une ville de 100 000 habitants. Bref, les mines détruisent infiniment plus de ressources qu’elle n’en produisent.

C. La mine est la plus géologique des activités humaines. Des actions humaines hors de portée des actions humaines. À force de creuser des trous toujours plus grands et de combler des vallées entières, les entreprises extractives sont devenues les agents géomorphiques les plus actifs de la Terre, surpassant les régimes naturels qui ont jusqu’ici façonné la surface du globe. Les géologues ont ainsi constaté que chaque année, l’extraction minérale déplace trois fois plus de matière à la surface de la Terre que tous les fleuves du monde n’en charrient vers les océans. Même les fleuves des plus grands bassins sédimentaires de la planète comme le Mékong, le Gange ou le Yangtze transportent moins de matière que ne le fait en un an la production mondiale d’une seule substance minérale comme le fer ou le cuivre[1].

Par l’ampleur de leurs impacts, les mines actuelles sont à l’origine de forçages anthropiques[2] qui ont des répercussions à l’échelle mondiale. L’industrie minérale est le plus important producteur industriel de déchets solides, liquides et gazeux au monde[3]. Les bassins de résidus miniers sont parmi les ouvrages artificiels les plus vastes qui aient été construits sur la planète. Quand un barrage de plusieurs kilomètres carrés se rompt, la vague de boue toxique qui se déverse dans les cours d’eau peut traverser des pays entiers et parcourir des centaines de kilomètres avant de rejoindre l’estuaire. Rapport sur pollution sur site. Des dizaines de sites comme ça en France. On n’a pas su gérer, pourquoi on y arriverait à l’avenir ? Impact de la mine sur la biosphère

D. Activité au coeur du réchauffement climatique (8% des émissions), intensive en énergie, déforestation. Banque mondiale : « un avenir fondé sur les technologies vertes exige beaucoup de matières premières qui, si elles ne sont pas correctement gérées, pourrait empêcher les pays producteurs d’atteindre leurs objectifs en matière de climat et de développement durable[4]. » En clair, la transition énergétique pourrait s’avérer contre-productive.  Le pari est pour le moins hasardeux ! Étant donné l’enjeu, rien de moins que la survie d’une bonne partie des habitants de la planète, il paraît urgent de vérifier certains points de détail du rapport de la Banque mondiale. La ruée minière va-t-elle ou non précipiter la crise climatique ? Peut-il vraiment exister à brève échéance des mines neutres en carbone ?

E. En raison des quantités jugées nécessaires pour réaliser cette transition dans une optique de maintien du niveau de vie et de croissance.

En 2018, l’Académie des sciences constatait que le programme de véhicules électriques français repose sur « des quantités de lithium et de cobalt très élevées, qui excèdent, en fait et à technologie inchangée, les productions mondiales d’aujourd’hui, et ce pour satisfaire le seul besoin français ! » En clair : si on ne renonce pas à la voiture personnelle, alors il faudra, pour disposer d’une flotte tout électrique rien qu’en France, plus de cobalt et de lithium que l’on en produit actuellement dans le monde en une année.

L’Agence internationale de l’énergie estime que la demande de lithium pour les véhicules électriques pourrait être multipliée par 14 en 25 ans, celle de cuivre par 10 et celle de cobalt par 3,5. Simon Michaux, ingénieur minier et professeur à l’Institut géologique de Finlande, a calculé récemment que si l’on devait électrifier les 1,4 milliard de voitures en circulation sur la planète, il faudrait disposer de l’équivalent de 156 fois la production mondiale actuelle de lithium, 51 fois la production de cobalt, 119 fois la production de graphite et plus de deux fois et demi la production actuelle de cuivre [3]. Quelles que soient les estimations retenues, on notera que ces volumes de métaux ne pourraient provenir du recyclage, puisqu’ils seraient nécessaires pour construire la première génération de véhicules électriques.

Donc, soit on fait des mines absolument partout et c’est un carnage. Soit non, et dans ce cas on est en retard de plusieurs décennies sur la possibilité de lutter contre changement climatique.

Multiplier la production minière par entre 5 et 10 : pour qui connaît les mines, c’est tout simplement ahurissant.

Chimères : la mine responsable et la mine relocalisée

A. La mine responsable, ou la mine du XXIe siècle. 

Les techniques minières n’ont pas tellement évolué. Le problème de l’eau : 2/3 des mines dans des zones menacées de sécheresse. Où y aura-t-il assez d’eau en 2030 pour pouvoir se permettre de traiter des métaux ? Le mythe de la mine zéro carbone. La mine de cobalt responsable. Comment on fabrique des mythes, des créatures bureaucratiques.

B. La mine relocalisée. La mine responsable ici vaut mieux que la mine irresponsable ailleurs ? Revenir sur les chiffres. Le problème est qu’il n’a jamais été question de cesser d’importer des métaux.

Les monocultures transgéniques arrosées de pesticides sont-elles plus viables en Europe qu’ailleurs ?

Réfléchir à la justice écologique nécessite de se pencher sur les finalités. En quoi consiste cette ruée vers les métaux de la transition ? S’agit-il de disposer de quelques tonnes de métaux pour produire des cellules photovoltaïques, des rotors d’éoliennes et des batteries pour véhicules ultralégers afin d’alimenter une production drastiquement revue à la baisse ? S’agit-il de répondre de manière locale à des usages modestes qui feraient l’objet d’un large consensus parmi les populations ? Si tel était le cas, l’existence de nouvelles mines dans les campagnes européennes pourrait constituer un com‐ promis acceptable. Mais la transition énergético-métallique est tout autre. Il s’agit d’un vaste projet industriel visant à assurer la croissance des entreprises européennes et à soutenir les besoins énergétiques actuels dans leur démesure.

Le dérèglement climatique et la catastrophe écologique auraient dû conduire à une contestation du modèle industriel dans son ensemble. En fait, il en sort renforcé. Comme le disait Philippe Varin, la transition est une révolution industrielle. La transition c’est la poursuite de la croissance industrielle en contournant l’obstacle du changement climatique. Les véhicules électriques s’inscrivent plus dans un nouveau marché que dans la lutte contre le changement climatique.

Avec le modèle « industrie zéro carbone », les grandes entreprises se sont acheté plusieurs décennies de statu quo. On les laisse fonctionner sur la foi de leurs engagements de décarbonation et on refait le point en 2050 ?

La transition ne résiste pas à une simple addition. On nous a embarqué dans un pur délire. J’ai essayé de comprendre d’où vient ce délire.

D’où vient une telle destructivité ? Pourquoi les humains formés au capitalisme d’origine occidentale détruisent-ils le monde terrestre, notre seul habitat, avec une telle insouciance ? Ma thèse c’est que l’extraction est mise au service d’une vie extra-terrestre. L’industrialisme est déjà un rapport extra-terrestre au monde. Comment s’est constitué ce rapport ? 

Tableau extrait de Célia Izoard, La ruée minière (Seuil, 2025)

l’heure de l’effondrement écologique, nous sommes en pleine réindustrialisation, c’est un non-sens total. C’est évidemment ce processus d’industrialisation qu’il faudrait trouver le moyen d’interrompre, et non pas uniquement la combustion de fossiles.



Propositions de désescalade numérique

Pour limiter les catastrophes et préserver l’habitat terrestre, il faut limiter l’extraction dans son ensemble. 

Plus des deux tiers des mines doivent fermer : sécheresse, charbon, risque d’accident de digues, pollution des têtes de bassin versant. Il faudrait transformer notre consommation et notre production de manière à pouvoir fermer les deux-tiers des mines. Comment on peut imaginer ça ?

Il faut planifier la sobriété minérale, de la même manière que l’on planifie la sortie des fossiles : Quels sont les besoins essentiels ? Quels métaux pour quels usages ? Cibler les usages les plus contestables : vidéosurveillance, écrans géants, exportation d’armes...

Commencer par arrêter l’hémorragie : c’est-à-dire les projets industriels les plus voraces en métaux. L’IA et la consommation électrique des Gafam. Il faut arrêter cette croissance. 

Quelle échelle pour planifier et arbitrer cette décroissance ?

***

Réfléchir aux mines, c’est réfléchir au refoulé des sociétés marchandes, à une part d’elles-mêmes qu’elles ne veulent pas voir, parce qu’elle est trop destructrice.

Ce travail m’a permis de mettre en évidence la dimension extra-terrestre du capitalisme : c’est un système qui procède par déracinement, arrachement à la terre, et qui extrait des matériaux du sous-sol pour produire une vie extra-terrestre, quête qu’il poursuit manifestement jusque dans ses ultimes prolongements. 

Nous habitons la terre comme s’il s’agissait d’une autre planète. Que ce soit dans la mer, dans l’Espace, sur la banquise ou dans les forêts tropicales, nous devons exiger la fermeture des nouvelles frontières extractives.

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Notes


[1] Richard Huggett, Companion Encyclopedia of Geography: From the Local to the Global, Routledge, 2007. Voir aussi Ian Douglas et Nigel Lawson, « The Human Dimensions of Geomorphological Work in Britain », Journal of Industrial Ecology, 8 février 2008.


[2] Un forçage est une action qui agit sur un système dynamique (océan, atmosphère, etc.) et peut perturber son équilibre. Il existe des forçages naturels (éruption volcanique par exemple) et des forçages anthropiques.


[3] Controverses minières, SystExt, volet 1, rapport d’étude, 2021.


[4]Banque mondiale, The Growing Role of Metals and Minerals in a Low-Carbon Future, rapport, 2017. Les majuscules sont dans le texte original.