« En raison des fortes chaleurs annoncées, si vous le pouvez, il est recommandé de garder les enfants à la maison. » Telles sont les directives de l’éducation nationale, transmises aux parents d’élèves depuis la semaine du 15 juin. Garder son enfant chez soi, « si cela est possible ». Cette proposition à caractère individuel tranche avec l’enjeu éminemment collectif auquel elle est censée répondre. Elle occulte également le caractère très inégalitaire des capacités d’action des familles.
Faut-il imaginer un congé payé spécial canicule pour les parents qui n’ont ni la possibilité d’être en télétravail ni celle d’avoir des relais familiaux (des grands-parents en bonne santé) ? Quelle solution existe-t-il pour les professionnels de la santé et du soin – déjà en première ligne lors de la crise due au Covid-19 – et pour les personnels de l’éducation, y compris les enseignants, qui sont ici spécifiquement concernés ? Une prime va-t-elle permettre aux familles modestes d’acheter des volets ou des ventilateurs afin d’éviter aux enfants de se retrouver dans des « logements bouilloires » ?
Seules des recommandations d’urgence émergent et font figure de palliatifs plutôt que de réponses structurelles et durables – par exemple, l’indication des « refuges climatiques » présents sur les territoires et la possibilité de placer des couvertures sur les fenêtres des bâtis les moins bien isolés. Ces propositions, pour sensées qu’elles soient, ne sont pas à la hauteur des enjeux systémiques que soulève la crise climatique.
Tous les enfants subissent ces vagues de chaleur et leurs conséquences. Cependant, certaines et certains sont plus touchés par la crise, car vivant dans des logements suroccupés et vétustes et n’ayant pas la possibilité de partir pendant l’été. A l’école, les enfants font l’apprentissage de l’écocitoyenneté et du tri des déchets. Ils sont invités à devenir les porte-parole d’injonctions culpabilisantes et individualistes auprès de leurs parents.
Multiples alertes
D’une injustice à l’autre, les enfants issus des quartiers populaires sont davantage victimes des conséquences du réchauffement climatique en raison de leurs conditions de vie plus précaires. Ils sont également les plus exposés à la pollution atmosphérique ainsi qu’aux maladies qui en découlent. Des associations telles que Banlieue climat militent pour une prise de conscience écologique par le biais d’une approche de justice sociale, à rebours de la « morale écologique »mise en avant dans le cadre scolaire et décrite par le sociologue Julien Vitores.
Malgré les multiples alertes, les réponses gouvernementales sont chaque année reportées au moment où l’intensité de la crise a déjà rendu le quotidien des élèves invivable. Selon une enquête du SNES-FSU de 2024, 68 % des professeurs des écoles disent avoir froid dans leur classe, et 91 % subissent des températures élevées qu’ils « jugent néfastes pour leur santé », c’est-à-dire dépassant 30 °C. Un rapport de 2023 mentionnait déjà le fait que, face au besoin en rénovation des bâtiments scolaires (10 % d’entre eux sont vétustes, et 86 % ne répondent pas aux normes de basse consommation), les systèmes de financement restaient illisibles et difficilement accessibles.
Faute d’autre solution, la protection des enfants en période de canicule est renvoyée à la responsabilité individuelle des familles, des enseignants, des animateurs et de tout le personnel éducatif, amplifiant les inégalités sociales et territoriales d’accès au confort matériel et à un environnement scolaire et de vie rafraîchi. Les mesures se limitent à faire face à l’urgence sanitaire, remettant à plus tard les changements structurels nécessaires.
Fournir des solutions d’appoint aux moins bien dotés reste indispensable pour répondre aux enjeux de santé publique immédiats. Pour autant, se limiter à cela dilue la responsabilité directe des acteurs politiques et institutionnels dans la production du risque climatique et l’inadéquation entre les réponses superficielles apportées et les causes structurelles déjà bien identifiées.
Nous venons d’enregistrer des températures record pour un mois de juin depuis 1947, avec jusqu’à 72 départements placés en vigilance rouge canicule. Conséquence : des blocs opératoires paralysés, des feux de forêts en nombre, et près de 10 000 établissements scolaires fermés ou en horaires aménagés. Il devient brûlant de changer de modèle. Sans délai.
Alice Canabate, sociologue, chercheuse à l’université Paris Cité ; Julia Kaminski, économiste, stagiaire au Laboratoire d’évaluation des politiques publiques et des innovations (Leppi) ; Aude Kerivel, sociologue affiliée au Leppi ; Chloé Michaud, économiste affiliée au Leppi ; Benoît Sleiman, étudiant en master, stagiaire au Leppi.
Tribune parue dans Le Monde le 30 juin 2026
