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L'IA argentique et ses effets annoncés sur l'emploi tertiaire 

4 mai 2026

Audition au Sénat de Thierry Caminel dans le cadre de la mission d'information sur l'empreinte environnementale de l'IA - Avril 2026

La Mission d'information sur l’empreinte environnementale de l’IA du Sénat a sollicité l'Institut Momentum dans le cadre d'une table ronde des think tanks. Cette Mission pose deux questions : les enjeux liés à cette empreinte sont-ils suffisamment pris en compte ? Est-il nécessaire de renforcer sa prise en compte dans la commande publique relative à l'IA ? 

Ces questions sont légitimes, mais elles risquent de focaliser l'attention sur un problème secondaire, voire d'occulter des dynamiques bien plus profondes. Ce mémo défend une thèse contre-intuitive : l'IA pourrait de facto contribuer à réduire les émissions de CO, non par vertu écologique, mais comme conséquence involontaire d'un choc économique majeur, qu’il faut anticiper.

L'IA agentique et la fin du privilège des cols blancs

La vague actuelle de l'IA est celle de l'IA agentique, capable de prendre des décisions autonomes, d'enchaîner des tâches complexes et de corriger son propre raisonnement sans intervention humaine à chaque étape. C’est une rupture fondamentale, notamment sur le plan des emplois : contrairement aux révolutions industrielles précédentes qui touchaient les emplois manuels, ce sont les métiers les plus qualifiés et les mieux rémunérés qui sont en première ligne[1]. Ainsi selon une étude Coface/OEM[2], 16,3 % de l'emploi français serait menacé d'ici deux à cinq ans, en particulier dans l'architecture et l'ingénierie (26,9 % de l'emploi à risque), l'informatique et les mathématiques, et les métiers du soutien administratif et de bureau.  Les 10 % des plus hauts revenus de la population française seraient menacés à hauteur de 22,1 %[3]. Les graphistes, traducteurs et juristes chargés des recherches documentaires vivent déjà la désintégration partielle de leur activité. 

Entre janvier 2024 et juillet 2025, les offres d'emploi destinées aux jeunes talents ont chuté de 24 points au niveau mondial[4], signe que les portes d'entrée dans les carrières intellectuelles se referment. Des entreprises comme Salesforce ou Amazon n'hésitent plus à attribuer explicitement une partie de leurs réductions d'effectifs à l'IA. Dario Amodei, fondateur d'Anthropic, estime pour sa part que l'IA menacera 50 % des emplois de cadres débutants dans les cinq prochaines année[5].

Le scénario Citrini Research : quand l'euphorie cache la pandémie économique

Citrini Research[6] a publié en février 2026 un exercice de pensée saisissant, rédigé sous la forme d'un mémo de conjoncture daté de juin 2028. Le scénario décrit la mécanique précise par laquelle la révolution de l'IA agentique se transforme en crise économique systémique.  En octobre 2026, le S&P 500 frôle les 8 000 points. La première vague de licenciements due à l'obsolescence humaine commence au début de 2026, et produit exactement ce que les licenciements sont censés produire : les marges s'élargissent, les bénéfices battent les prévisions, les actions montent. Les propriétaires du calcul informatique voient leur richesse exploser tandis que les coûts salariaux s'évaporent. Pendant ce temps, la croissance réelle des salaires s'effondre.

Ce scénario présente de nombreuses analogies avec ce qui se passe dès maintenant dans l'industrie du logiciel. En 2025, les outils de codage agentiques font un bond en capacité : un développeur compétent travaillant avec des outils d'IA peut désormais reproduire les fonctionnalités essentielles d'un produit SaaS de milieu de gamme en quelques semaines. Le marché se fragmente, les marges s'effondrent, et les entreprises les plus menacés par l'IA deviennent ses adopteurs les plus agressifs. 

Ce n'est pas le schéma historique de Kodak ou Blockbuster, qui ont résisté avant de mourir lentement. Ici, les entreprises menacées n'ont pas le choix, du fait du syndrome de la Reine     Rouge : cette nécessité de courir de plus en plus vite simplement pour rester à la même place face à une concurrence qui évolue tout aussi vite. Elles s'équipent en IA, licencient, et réinjectent les économies dans encore plus d'IA, condamnées à une accélération perpétuelle pour ne pas être instantanément balayées par le nouveau standard du marché.

Les boucles de rétroaction qui rendent le phénomène irréversible

L'une des caractéristiques les plus singulières de cette révolution réside dans son caractère auto-accéléré, porté par des boucles de rétroaction positives qui s'alimentent mutuellement. Au cœur du système, l'explosion des données sert de carburant : des centaines de milliards de microprocesseurs produisent en continu les flux qui alimentent les algorithmes, lesquels s'améliorent pour produire des données toujours plus utiles dans un cycle d'évolution numérique bien plus rapide que n'importe quel processus biologique ou culturel[7]

Cette efficacité se répercute directement sur l'outil de production lui-même ; comme le souligne Dario Amodei, des modèles comme Claude écrivent déjà une part croissante de leur propre code, amorçant une boucle d'auto-conception qui pourrait devenir totalement autonome d'ici un à deux ans. 

Cette dynamique technologique est enfin verrouillée par une mécanique économique modélisée par Citrini Research : l'investissement en IA progresse par une bascule des coûts opérationnels, où l'augmentation du budget technologique permet une réduction massive des dépenses de personnel. Ainsi, à mesure que le moteur de la disruption s'améliore, il dégage les marges nécessaires à sa propre accélération, rendant le phénomène globalement irréversible.

Pas de destruction créatrice schumpétérienne

Le modèle classique de la « destruction créatrice » schumpétérienne postule que chaque innovation, en rendant obsolètes certains métiers, libère du capital et de la main-d'œuvre pour des secteurs plus productifs. Pourtant, l'intelligence artificielle semble briser cette mécanique historique. Là où les révolutions passées automatisaient des tâches physiques ou répétitives, l'IA s'attaque désormais aux facultés cognitives générales. Comme le souligne Dario Amodei, cette substitution de l'intelligence humaine elle-même ne laisse aucune zone de repli : un programmeur ou un analyste licencié ne peut plus se reconvertir vers un nouvel emploi créé par l'IA, car l'IA est déjà capable d'occuper ce nouveau poste plus efficacement et à moindre coût.

Cette dynamique débouche sur une impasse économique majeure, illustrée par le scénario de Citrini Research. Le moteur de la croissance repose traditionnellement sur un cycle où la production génère des revenus qui sont ensuite consommés. Or, un cluster de processeurs peut remplacer la valeur ajoutée de dix mille cadres qualifiés sans jamais participer à l'économie réelle : il ne consomme pas de biens, ne contracte pas d'emprunts et ne paie pas d'impôts sur le revenu. Ce transfert massif de valeur vers un capital qui ne consomme pas risque de briser le contrat social démocratique en asséchant la demande globale et en concentrant le pouvoir économique entre les mains de quelques détenteurs d'infrastructures.

Face à cette menace, les objections des économistes orthodoxes, qui prônent l'ajustement par les politiques publiques, se heurtent à un mur de     temporalité. Ainsi les solutions keynésiennes de redistribution supposent que les institutions peuvent s'adapter à la même vitesse que la technologie. Mais les boucles de rétroaction de l'IA créent une accélération exponentielle qui dépasse la réactivité législative et budgétaire. Alors que les besoins de financement pour amortir le choc social explosent, la base fiscale s'érode simultanément par la disparition des salaires. Le risque n'est donc pas seulement technique, mais institutionnel : une incapacité des structures sociales à évoluer assez vite pour ne pas être balayées par la vélocité du progrès technique.

Moins d'emplois bien payés, moins de consommation, moins d'émissions : la logique du non-découplage

Si l’on accepte le constat d’une substitution durable du travail qualifié par l’IA, une conséquence économique implacable s’en dégage : la fragilisation du principal moteur de la demande mondiale. 

Comme le souligne Citrini Research, la consommation n'est pas répartie de manière uniforme ; aux États-Unis, les 10 % des revenus les plus élevés portent à eux seuls plus de la moitié des dépenses nationales. En France, bien que les écarts soient moins marqués, les 20 % des ménages les plus aisés consomment tout de même plus de deux fois plus que les plus modestes. En menaçant précisément ces « cols blancs » et ces cadres supérieurs, l’IA agentique ne s'attaque pas seulement à des postes de travail, elle assèche le segment qui alimente traditionnellement le marché de l'immobilier, de l'automobile et des services de loisirs.

Cette mutation engendre une phase de transition paradoxale où la productivité explose tandis que la demande réelle s'effondre. Un cluster de GPU* peut générer la production de dix mille travailleurs sans jamais réinjecter ses profits dans le cycle de consommation : la machine ne contracte pas de crédit, ne rénove pas sa maison et ne prend pas de vacances. Cette déconnexion brutale entre une offre devenue hyper-efficace et un pouvoir d’achat en berne vient buter sur une réalité physique : celle du lien indéfectible entre activité économique et empreinte carbone.

Et ce d’autant plus que cette dynamique de substitution ne se limite pas aux bureaux : si l’IA agentique frappe le sommet de la pyramide des revenus, la robotique physique en verrouille désormais la base. La décennie qui vient pourrait voir par exemple se développer des flottes de robotaxis dans les rues de nos villes, ou des robots humanoïdes industriels polyvalents dans nos entrepôts et usines . Ce double mouvement élimine les dernières zones de repli, créant un étau où ni le diplôme ni l’habileté physique ne constituent plus un rempart contre la substitution.

C’est ici que se dessine la logique implacable du « non-découplage » : alors que la “croissance verte” promet de décorréler le PIB des émissions, l’histoire montre que seules les crises majeures ont réellement fait reculer les gaz à effet de serre. Dans ce scénario, l’IA devient un vecteur de décarbonation par défaut en précipitant l’appauvrissement structurel des populations les plus émettrices, notamment les 10 % des revenus les plus élevés dont le mode de vie pèse le plus lourd sur le bilan carbone mondial. En s'attaquant au pouvoir d'achat, l'IA impose une sobriété subie, plutôt qu'une transition choisie.

Le recul des émissions ne résulterait donc pas d'un miracle technologique « vert », mais d'une contraction forcée de l'activité économique globale. L'IA ne sauverait pas le climat par son intelligence, mais par sa capacité à rendre l'humain économiquement superflu, brisant le contrat social pour offrir au monde un répit climatique né d'une récession permanente.

Conclusion

L'impact environnemental de l'IA n'est pas celui que l'on croit en première analyse. La consommation électrique des data centers est réelle et doit être régulée, mais elle est sans commune mesure avec les transformations macroéconomiques en cours. 

La Mission d'information ferait donc bien de considérer que la vraie empreinte de l'IA n'est pas celle de ses serveurs, mais celle qu'elle laisse sur le contrat social, sur la distribution des revenus et, par ricochet, sur l'ensemble de l'économie réelle. Ces impacts sont bien plus importants, bien plus difficiles à réguler par la commande publique, et bien moins réversibles que la consommation en kilowattheures d'un cluster de GPU.

* GPU = Global Processor Unit, cluster de processeurs

[1] Dynamique-Mag :  IA : Le grand bouleversement du travail, ou la fin de l'exception des « cols blancs

[2] Le Monde: L’IA est une menace pour 5 millions de salariés en France, selon une étude

[3] Guichet de savoir ; sources fiables sur l'IA et le licenciement de salariés et les métiers menacés

[4] La Loi Francaise: Le début d’une récession des cols blancs portée par l’Intelligence Artificielle

[5] Le Grand Continent : L'IA est un risque existentiel: l’alerte de Dario Amodei 

[6] Le Grand Continent : Citrini : comment l’IA a provoqué la crise financière de 2028 

[7] Thierry Caminel - Mécanismes et omniprésence de l'IA : vers un fascisme numérique ? - Institut Momentum, séminaire du 1er mars 2025