Plus que jamais, la forêt brûle. Chaque année, le record du nombre d’hectares consumés par des feux inextinguibles est battu. Les personnes touchées – vacanciers, pompiers, éleveurs, habitants, agriculteurs, campeurs – sont durablement traumatisées par centaines de milliers. Le phénomène du feu s’amplifie et apparaît sous un visage relativement nouveau : celui du feu extrême, ou mégafeu. Tandis que les températures s’emballent, les espèces animales et végétales mutent ou disparaissent, et le paysage se dessèche. Les manières de réagir, elles, n’évoluent que peu.
« Par le feu, tout change », écrivait le philosophe Gaston Bachelard en 1938. Ce qui a brûlé ne reviendra pas ; à l’échelle de notre vie, nos lieux familiers seront transformés à jamais. Et pourtant les réponses sont toujours les mêmes : il faudrait plus de Canadair, plus de répression contre les incendiaires, plus de moyens techniques et humains. En réalité, mentalement, rien ne change. Le feu est là ; il faudrait, dit-on, pouvoir le dompter.
Le registre militaire continue d’être mobilisé : soldats du feu, attaques, repli tactique, lutte, etc. On applaudit à la transformation d'un avion militaire (l’Airbus A400M) en Canadair capable de larguer d’un coup 20 000 litres d’eau : on veut plus grand, plus fort, plus coûteux, pour assurer la victoire. En parallèle, on voudrait des dirigeants politiques réactifs, qui prennent les bonnes décisions. On les accuse de mollesse et d'impréparation.
Tout cela est vrai : nous manquons de matériel et de volonté politique de la part de nos dirigeants. Mais, quand bien même matériel et dirigeants seraient au rendez-vous, ce ne serait pas suffisant. Ce dont nous manquons, c’est d’une conception fondamentalement plurielle (et non unilatérale) de la question des mégafeux et, aussi, d’une volonté générale de prévention.
Il existe des dizaines de méthodes pour contenir les feux « normaux » tels qu’un feu de surface, un brûlage dirigé, un incendie local, criminel ou pas. Mais, en raison de son intensité, de sa vitesse de propagation, de l’imprévisibilité de son comportement, un mégafeu est incontrôlable. Il faut le dire et le redire : les circonstances dans lesquelles le risque de mégafeu augmente sont celles du dérèglement climatique provoqué par nos activités polluantes. Bien que d’origine humaine, un mégafeu ne meurt que de causes naturelles, comme lorsqu’il bute sur l’océan, lorsque tout le combustible a été consumé, ou quand la pluie ou la neige se mettent à tomber.
Dans les pires situations, le rôle des pompiers – cela a été amplement remarqué – change : non plus « fixer le feu », mais évacuer les gens, sauver ceux qui sont prisonniers des flammes et protéger les bâtiments. Autrement dit, on ne peut pas « lutter » contre un mégafeu, qui a en outre la terrible caractéristique de générer son propre climat et de lourdement contribuer au dérèglement général en émettant des millions de tonnes de particules fines. On ne peut que tenter d’en prévenir le déclenchement.
A Die (Drôme), on n’a pensé à débroussailler et à couper les arbres à proximité des habitations que quand les collines alentour rougeoyaient depuis des jours. Aujourd’hui, alors qu’en France quasiment aucune commune n’est plus à l’abri du risque de mégafeu, seules quelque 200 ont pris les mesures qui s’imposent, en mettant en œuvre un plan de prévention des risques d’incendies de forêt.
Pourtant, en matière de prévention, l’éventail des possibilités est large : il faudrait éduquer, informer, démaquiser, élaguer, apprendre les premiers gestes qui sont ceux des forestiers, renoncer aux plantes exotiques inflammables, favoriser une forêt diversifiée, l’ouvrir par endroits et l’entretenir, etc.
Pour une écologisation radicale de nos modes de vie
Il faudrait surtout, fondamentalement, prendre à tout niveau, local, national, international, les mesures qui s’imposent pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre, responsables du changement de notre climat. Or aujourd’hui, si les cris de détresse sont assourdissants, les appels à l’écologisation radicale de nos modes de vie sont cruellement inexistants. A moins d’un an de l’élection présidentielle en France, les partis écologistes sont quasiment muets et les mesures écologiques décisives ne suscitent pas une adhésion massive, selon les sondages. Qui plus est, les efforts régressent dès lors qu’il s’agit d’agriculture, de voiture ou de compétitivité.
Dans ce grand désert, il faudrait au contraire que tout le monde, du citoyen ordinaire au chef d’Etat, fasse sienne la demande expresse énoncée courageusement depuis l’été 2025 par le premier ministre espagnol, Pedro Sanchez, et réitérée le 26 juillet : mettre en place un "grand pacte d'Etat face à l'urgence climatique".
La volonté politique au sommet dépend de celle de la majorité des citoyens. En démocratie, on ne peut sortir de ce cercle. Attendre des pouvoirs publics la bonne décision, c’est retomber dans l’idéologie unilatérale selon laquelle chaque problème n’a qu’une solution. Ce n’est pas le cas. Personne n’a « la » solution. Seule la communauté entière des citoyens peut l’apporter.
Le mégafeu invite à sa reconstitution. Il devrait nous conduire à redonner à la citoyenneté le sens et la vitalité qui sont à son origine : la protection mutuelle, la solidarité – comme en attestent, face aux feux, l'engagement des bénévoles, les systèmes d’entraide et les actions communes sur le terrain, qui reconstruisent quelque chose d’une société civile incluant son milieu et ses conditions matérielles d’existence. A développer, aussi, la convergence et la complémentarité des compétences des uns et des autres : celles des pompiers, bien sûr, mais aussi celles des forestiers, des paysans, des bergers et des promeneurs, des physiciens et des géographes, des touristes et des riverains, etc.
Le mégafeu est un phénomène d’insécurité globale qui appelle à un nouveau pacte social. La communauté des citoyens devrait être analogue à la forêt « normale », à la fois cultivée et sauvage, bigarrée et composite, ouverte et fermée, faite d’une myriade de petits écosystèmes élégamment emboîtés les uns dans les autres.
Cet article est paru dans Le Monde le 31 juillet 2026 : à retrouver ici
