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Des algues vertes à la biorégion : réhabiter le bassin versant de Saint-Brieuc

31 mai 2026

La baie de Saint-Brieuc n’est pas seulement un territoire atteint par les marées vertes. Elle est devenue l’un des lieux où se donne à voir une crise plus profonde : celle de notre manière d’habiter, de produire, de décider et de gouverner les milieux terrestres. L’invitation du concept de biorégion dans cette problématique politico-territoriale permet de déplacer le regard : l’enjeu n’est plus seulement de traiter un symptôme, mais de réhabiter un bassin versant. Dans la rubrique « Biorégions », l’Institut Momentum définit la biorégion comme un « biotope politique de guérison terrestre ».

La baie de Saint-Brieuc : un territoire où l’eau parle politique

Le phénomène des algues vertes est connu. Les apports excessifs d’azote, principalement issus des activités agricoles, alimentent la prolifération des ulves sur certaines baies bretonnes. La baie de Saint-Brieuc est aujourd’hui présentée comme la plus grande des huit baies concernées par le Plan de lutte contre la prolifération des algues vertes. Son bassin versant regroupe plusieurs sous-bassins, dont l’Ic, le Gouët, l’Anse d’Yffiniac, le Gouëssant, la Flora, l’Islet et les ruisseaux côtiers de Fréhel.

Ce territoire est particulièrement sensible en raison de ses conditions morphologiques et hydrodynamiques, mais aussi du poids des activités agricoles et agro-industrielles dans la pression exercée sur la ressource en eau. Le site officiel consacré aux algues vertes rappelle que les eaux littorales du bassin versant de la baie de Saint-Brieuc témoignent d’un apport excessif de nutriments vers la mer.

Le Plan de lutte contre les algues vertes (PLAV 3) 2022-2027 repose, pour la baie de Saint-Brieuc, sur la stratégie du SAGE. Il vise une évolution des pratiques agricoles à l’échelle du bassin versant, avec une attention particulière aux secteurs amont et aux zones humides. Pourtant, malgré les plans successifs, une question demeure : savons-nous vraiment gouverner un territoire dont les causes sont en amont, les effets en aval, les responsabilités dispersées et les temporalités contradictoires ?

Des plans, des indicateurs, mais une difficulté à transformer le territoire

Le PLAV 3, redéfini en 2022 pour la période 2022-2027, repose sur quatre volets : préventif, sanitaire, curatif et connaissance. Il traduit une volonté d’action globale, associant réduction des flux de nitrates, surveillance sanitaire, ramassage des algues et modélisation scientifique.

Les résultats ne sont pas inexistants. Les services de l’État indiquent que la teneur en nitrates dans les cours d’eau des bassins versants algues vertes a baissé entre 21 % et 30 % de 2010 à 2023, tout en soulignant que les progrès sont moins marqués ces dernières années. Cette phrase, à elle seule, dit le cœur du problème : nous savons mesurer des progrès, mais nous peinons encore à transformer durablement le rapport politique au milieu.

Le PLAV 3 mobilise des moyens importants, notamment un budget prévisionnel de 110 millions d’euros pour le volet préventif jusqu’en 2027. Ces moyens soutiennent les MAEC, les paiements pour services environnementaux, les diagnostics, les conseils, les chantiers collectifs, les investissements de résilience, les actions foncières et bocagères. Il ne s’agit donc pas d’un vide d’action publique. Il s’agit plutôt d’une action publique qui reste prise dans une difficulté plus profonde : comment passer d’une somme de dispositifs à un projet de territoire ?

Une gouvernance sans gouvernement

Ma recherche doctorale en sciences de gestion, conduite à partir d’une enquête qualitative auprès d’acteurs impliqués dans la gouvernance du bassin versant algues vertes de la baie de Saint-Brieuc, m’a conduit à formuler ce constat : nous sommes face à une gouvernance dense, outillée, procédurale, mais qui peine à produire un véritable gouvernement du problème. 

Les dispositifs existent : SAGE, CLE, PLAV, contrats territoriaux, indicateurs, comités, expertises, financements, programmes d’accompagnement. Mais leur accumulation ne suffit pas à faire monde commun. Les acteurs se rencontrent, négocient, échangent, mais restent souvent pris dans des logiques de rôle. L’agriculteur est sommé de changer. L’élu local doit préserver l’attractivité de son territoire. L’État cherche l’équilibre entre contrainte et accompagnement. Le scientifique produit des données qui peuvent être discutées ou contestées. L’association environnementale pousse à la mise en responsabilité. Le citoyen, lui, arrive souvent après coup, lorsque les choix ont déjà été cadrés.

Cette gouvernance est donc paradoxale. Elle est partout, mais personne ne semble vraiment la tenir. Elle produit de la coordination, mais pas toujours de l’orientation. Elle fabrique des procédures, mais peine à construire une vision partagée du territoire. Elle se veut rationnelle, mais laisse subsister un déficit de confiance. Elle traite les flux d’azote, mais n’ouvre pas suffisamment la question du modèle territorial qui les rend possibles. C’est pourquoi la baie de Saint-Brieuc ne peut pas être seulement pensée comme une baie à dépolluer. Elle doit être pensée comme un territoire à réhabiter.

Ne pas refaire le Gouët : déplacer l’hypothèse biorégionale

L’Institut Momentum a déjà accueilli, en 2023, un article important d’Inès Dejardin intitulé « Des algues vertes à la biorégion : le bassin versant du Gouët ». Cet article part d’une enquête située sur le Gouët et pose la question des continuités hydrographiques, humaines et écologiques. 

Le présent article ne cherche pas à refaire ce travail. Il propose un déplacement. Le Gouët permet d’entrer dans le bassin versant par une rivière. La baie de Saint-Brieuc permet d’interroger une scène plus large : celle d’une crise politico-territoriale où plusieurs bassins versants, institutions, mondes professionnels, savoirs scientifiques et attentes citoyennes se superposent. L’originalité de l’invitation biorégionale n’est donc pas seulement de redessiner une carte. Elle est de demander comment un territoire d’eau peut redevenir un sujet politique.

C’est ici que la biorégion change la focale. Elle ne consiste pas à ajouter un nouveau mot à la liste déjà longue des concepts territoriaux. Elle invite à regarder le territoire non plus depuis ses seules découpes administratives, mais depuis les continuités du vivant : l’eau, les sols, les haies, les rivières, les zones humides, les fermes, les plages, les usages, les mémoires locales, les savoir-faire et les interdépendances.

Pourquoi la biorégion change la focale

Dans l’article « Pour une Europe des rivières », Agnès Sinaï oppose à l’Europe des États-nations une Europe des rivières, des bocages et des bassins-versants. Elle y affirme la nécessité de remettre l’eau au cœur de l’organisation politique des territoires et de nos attachements. Cette intuition éclaire fortement le cas briochin, car l’eau y traverse tout. Elle relie la parcelle agricole à l’estran, le geste technique au risque sanitaire, la pluie au nitrate, le sous-bassin à la plage, l’amont à l’aval, le monde agricole au monde littoral.

Le bassin versant n’est donc pas seulement un périmètre de gestion. Il est une forme possible de politisation du milieu. Il oblige à penser ensemble ce que nos institutions séparent : production agricole, santé publique, qualité de l’eau, biodiversité, tourisme, économie locale, justice sociale et responsabilité intergénérationnelle.

C’est là l’originalité de l’invitation du concept de biorégion dans la problématique des algues vertes. La biorégion ne vient pas remplacer le SAGE, la CLE ou le PLAV. Elle vient leur donner une profondeur politique, culturelle et sensible. Elle ne dit pas seulement : réduisons les flux d’azote. Elle demande : quel territoire voulons-nous devenir pour que cette réduction soit durable, juste et habitée ?

Réhabiter plutôt que seulement réparer

L’un des risques des politiques publiques environnementales est de traiter les milieux comme des supports dégradés à corriger. On agit alors par objectifs, indicateurs, seuils, financements et obligations. Cette logique est nécessaire, mais elle reste insuffisante si elle ne s’accompagne pas d’une transformation du rapport au lieu.

Dans un texte publié par Momentum, Agnès Sinaï rappelle que le réhabitant se découvre membre d’un bassin-versant, d’une niche écologique, d’une écorégion, et qu’il devient capable de produire une cartographie mentale de son lieu de vie. Transposée à la baie de Saint-Brieuc, cette idée ouvre un chantier concret : apprendre collectivement à lire le bassin versant.

Lire le bassin versant, ce n’est pas seulement lire des cartes. C’est lire les rivières, les pentes, les zones humides, les exploitations, les flux, les plages, les alertes sanitaires, mais aussi les peurs, les colères, les contraintes économiques et les attachements agricoles. La biorégion n’est pas seulement une carte ; elle est une pédagogie politique du territoire.

Unir les perspectives : la fonction, l’organique et le décisionnel

Mes travaux de thèse m’ont conduit à interroger la gouvernance de la baie à partir d’une lecture systémique. Le problème des algues vertes ne se laisse pas enfermer dans une seule dimension. Il est fonctionnel, parce qu’il suppose de coordonner des actions, des instruments, des responsabilités. Il est organique, parce qu’il concerne des acteurs interdépendants, porteurs de légitimités, de pouvoirs et d’urgences différentes. Il est décisionnel, parce qu’il oblige à arbitrer, prioriser, rendre compte et assumer des choix. 

La biorégion permet précisément d’unir ces trois perspectives. Sur le plan fonctionnel, elle redonne du sens aux instruments existants. Les indicateurs de nitrates, les flux d’azote, les suivis de marées vertes et les programmes d’accompagnement agricole ne sont plus seulement des outils techniques. Ils deviennent des signes de l’état de santé du milieu.

Sur le plan organique, elle oblige à reconnaître les parties prenantes dans leur interdépendance. L’agriculteur n’est pas seulement un émetteur potentiel de nitrates. Il est aussi un habitant, un producteur, un gestionnaire de paysages, un acteur pris dans une chaîne économique. L’association environnementale n’est pas seulement une force de contestation. Elle est aussi une vigie du milieu. L’élu n’est pas seulement un médiateur local. Il est un traducteur politique des interdépendances territoriales.

Sur le plan décisionnel, la biorégion pose la question démocratique : qui décide au nom du bassin versant ? Qui parle pour la baie ? Qui rend visibles les habitants non représentés, les générations futures, les sols, les rivières, les vivants non humains ? Et comment éviter que les décisions ne soient captées par les seuls acteurs déjà dotés de pouvoir institutionnel ou économique ?

Vers une démocratie de bassin versant

La biorégion ne peut pas rester une image. Elle doit devenir une méthode. Dans le cas de la baie de Saint-Brieuc, elle pourrait ouvrir la voie à une démocratie de bassin versant, articulée aux institutions existantes mais capable d’élargir la délibération.

Une telle démocratie ne consisterait pas à affaiblir les élus, les services de l’État ou les instances techniques. Elle consisterait au contraire à rendre leurs décisions plus habitables, plus compréhensibles et plus légitimes. Elle pourrait prendre la forme d’un jury citoyen de bassin versant, tiré au sort, formé par des scientifiques, mis en discussion avec les agriculteurs, les élus, les associations, les acteurs économiques et les habitants de l’amont comme de l’aval. 

Ce jury ne déciderait pas à la place des institutions, mais il formulerait des orientations, des priorités, des conditions d’acceptabilité et des exigences de redevabilité. Il s’agirait de faire entrer dans la gouvernance ce qui lui manque souvent : la parole habitante, la reconnaissance des conflits, la mise en récit du territoire, l’attention aux temporalités longues. La biorégion deviendrait alors un cadre de délibération, non un slogan. Elle donnerait une scène politique au bassin versant.

De l’algue verte au territoire vivant

La baie de Saint-Brieuc est souvent racontée à partir de ce qui l’abîme : les algues, les nitrates, les tensions, les plages fermées, les conflits, les contentieux. Ces réalités ne doivent pas être minimisées. Mais elles ne suffisent pas à dire ce que ce territoire peut devenir.

La biorégion permet de déplacer le récit. Elle ne nie pas la crise ; elle la prend au sérieux au point d’en faire le point de départ d’une transformation territoriale. Elle propose de passer d’une politique de la réparation contrainte à une politique de la réhabitation choisie. Thierry Paquot rappelle, dans une recension publiée par Momentum, que réhabiter consiste à se penser dans un milieu, en interdépendance et en mouvement.

Ce commun ne sera pas consensuel. Il ne supprimera pas les conflits entre modèles agricoles, exigences écologiques, contraintes économiques et attentes sociales. Mais il peut donner à ces conflits une forme politique plus féconde. Aujourd’hui, le désaccord est souvent vécu comme un blocage. Dans une perspective biorégionale, il pourrait devenir une ressource démocratique, à condition d’être organisé, instruit, situé et relié au milieu.

Une hypothèse pour l’Anthropocène breton

La baie de Saint-Brieuc est une métonymie de l’Anthropocène breton. Elle concentre les effets d’un modèle productif puissant, d’une artificialisation des liens au vivant, d’une difficulté à articuler science, action publique, économie agricole et démocratie locale. Elle montre aussi que les solutions ne peuvent plus être seulement sectorielles.

Il faut réduire les flux d’azote, bien sûr. Il faut accompagner les agriculteurs, renforcer les exigences, améliorer les suivis, protéger les habitants, ramasser les algues lorsqu’elles menacent la santé publique. Mais il faut aussi faire autre chose : redonner au bassin versant une puissance politique. Non pas pour créer une institution supplémentaire, mais pour instituer une conscience commune du milieu.

La biorégion devient alors une hypothèse opératoire. Elle permet de penser la baie de Saint-Brieuc comme un territoire d’eau, de vie et de responsabilité. Elle donne un langage à ce que les dispositifs actuels peinent parfois à formuler : la nécessité d’unir les perspectives, de relier l’amont et l’aval, de replacer les décisions humaines dans les cycles du vivant, de transformer la gouvernance en véritable capacité collective d’habiter.

Dans cette perspective, les algues vertes ne sont plus seulement le symptôme d’un échec. Elles deviennent l’appel, brutal mais nécessaire, à changer d’échelle, de récit et de méthode. Elles nous obligent à entendre ce que la baie dit depuis longtemps : un territoire ne se gouverne durablement que lorsqu’il est reconnu comme un milieu vivant.

Réhabiter la baie de Saint-Brieuc, c’est donc accepter que l’eau ne soit pas un simple objet de gestion, mais une puissance de recomposition politique. C’est faire du bassin versant non plus seulement un périmètre administratif, mais une communauté d’interdépendance. C’est enfin comprendre que la biorégion n’est pas une utopie extérieure au problème des algues vertes ; elle est peut-être l’une des conditions pour que ce problème cesse d’être seulement traité, et commence enfin à être politiquement transformé.

Notes et références

Les références ci-dessous permettent de documenter les principaux appuis factuels et conceptuels du texte. Consulté le 15 mai 2026.

Institut Momentum, Rubrique « Biorégions ». Définition de la biorégion comme « biotope politique de guérison terrestre ». Ouvrir la source

Algues-vertes.fr Page « Baie de Saint-Brieuc » : périmètre, sensibilité du bassin versant, stratégie PLAV 2022-2027, rôle du SAGE et objectifs territoriaux. Ouvrir la source

Préfecture de région Bretagne : « Point d’avancement sur les actions en cours dans le cadre du PLAV 3 », mise à jour du 13 mai 2025 : période 2022-2027, quatre volets du PLAV, baisse des nitrates, accompagnement financier. Ouvrir la source

Inès Dejardin, Institut Momentum. « Des algues vertes à la biorégion : le bassin versant du Gouët », 22 août 2023. Source mobilisée pour distinguer l’angle du Gouët et l’angle proposé ici sur la baie de Saint-Brieuc. Ouvrir la source

Agnès Sinaï, Institut Momentum / Reporterre : « Pour une Europe des rivières », 14 juin 2024. Source mobilisée pour l’idée d’une organisation politique pensée depuis les rivières, les bocages et les bassins-versants. Ouvrir la source

Agnès Sinaï, Institut Momentum / Libération : « Agir pour le vivant, repenser les échelles de vie au sein de biorégions démocratiques », 17 septembre 2022. Source mobilisée pour l’idée de ré-habitation, de bassin-versant et de cartographie mentale du lieu de vie. Ouvrir la source

Thierry Paquot, Institut Momentum / Topophile : « Réhabiter le monde, pour une politique des biorégions », 15 avril 2024. Source mobilisée pour l’idée de réhabiter comme inscription dans un milieu, en interdépendance et en mouvement. Ouvrir la source

Alan Dombrie : Travaux de thèse de DBA en sciences de gestion sur la gouvernance des bassins versants affectés par les algues vertes, cas de la baie de Saint-Brieuc : enquête qualitative, lecture systémique, modèle S&S et perspective délibérative.