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L’univers infini de la matière et celui de la croissance : rencontre de deux mythes pour oublier la limite du sacré de ce monde

29 décembre 2022

D'après l'intervention d'Alain Gras lors de l'anniversaire des dix ans de l'Institut Momentum, le 15 octobre 2022.

Il est nécessaire d’appréhender cette notion de limite sous tous ses aspects et ne pas se
montrer agnostique pudibond, ou intégriste, en se voilant la face devant le rôle du spirituel

dans ou hors de l’Eglise. En effet, dans toute dimension spirituelle la figure du Mal joue un rôle central comme obstacle à ne pas dépasser, y compris au niveau du rapport avec la matière, le non humain mis au goût du jour par Bruno Latour. C’est ainsi que dans un ouvrage célèbre « Le Sacré » Rudolf Otto utilise le concept de « numineux » pour décrire le monde du sacré, par opposition à celui  "lumineux" de la connaissance humaine. Rudolf Otto, s'appuyant sur l'origine sanskrite du mot « sacré »  qui signifie « barrière, limite » indique qu'il faut le penser comme un versant de la réalité, inaccessible à l'intellect de l'étant. Or c'est bien à cette barrière du sens que nous confronte l'imaginaire contemporain, empêtré dans ses fausses certitudes. Mais quel rapport, me direz-vous, avec la décroissance ? Cette question elle-même contient la réponse: le moderne ne peut voir derrière les mots que le sens qu'ils portent dans un langage où la raison a construit un désert, ce monde désenchanté qu’avait décrit Max Weber, où la décroissance ne porte RIEN en elle-même puisqu’elle devient négation de ce qui n’a plus de sens, le progrès par exemple. Mais laissons là, pour l’instant, cet aspect auto-contradictoire, de la raison inventée par la modernité, dont Paul Feyerabend fait le procès dans toute son œuvre (2).


Je reviens au moment de rupture. Le Moyen Age savait encore, par une connaissance cachée

sous les soutanes des prêtres que le monde vit, Dieu n'est pas extérieur à la création ou, ce qui revient au même, le monde ne se réduit pas à l'image visible qu'en fait la pensée humaine. Saint François d’ Assise l’a magnifiquement proclamé dans ses poèmes, sans dépasser les bornes. Les philosophes « magiciens de la Renaissance » quant à eux, Campanella, Pic de la Mirandole, Marsile Ficin, Campanella, Pomponazzi et bien d'autres moins connus, ne se trouvent pas en rupture avec la culture souterraine du Moyen Age, mais seulement avec la rationalité dogmatique de l’Eglise (3). Ils posent, en fait, un problème que Rome ne voulait pas voir : la possibilité d’une relation sympathique entre l’humanité et son milieu (4). Elle sera alors qualifiée de superstition, et de magie, ce qui permettra à l’Inquisition d’exterminer ses représentants les plus proches du sentiment populaire, les femmes surtout. Dans ce cadre le dominicain reconnu comme le dernier grand représentant de cette vision du monde, Giordano Bruno, sera brulé sur la Piazza dei Fiori le 17 février 1600. Date bien symbolique. 


Galilée fera figure de son antithèse pour le monde de la science qui suivra. Finalement condamné après un premier acquittement, en 1616, par le cardinal Bellarmin, il sera gracié après le deuxième procès en 1633 par le Pape Urbain VIII. La cause doctrinale fut principalement son soutien à Copernic, mais tout simplement l'Eglise, en réalité, perdait pied dans son discours. Elle ne savait plus si elle avait encore affaire à un magicien ou à un ordre nouveau de la pensée qu'elle ne pouvait concevoir, une nouvelle forme de rationalité expérimentale. Ce n’est pas Galilée mais Bruno qui fut la première victime de cette raison sur laquelle même Brecht à la fin de la pièce célèbre « La vie de Galilée » émet des doutes. L’auteur, pourtant marxiste convaincu, s’interroge sur la valeur éthique de la voie qui s'ouvre par une critique virulente que les commentateurs de la pièce oublient toujours d’évoquer : « Vous découvrirez peut-être avec le temps tout ce qu'on peut découvrir, et votre progrès cependant ne sera qu'une progression qui vous éloignera de l'humanité. L'abîme entre elle et vous pourrait un jour devenir si grand qu'à votre cri de joie devant votre nouvelle conquête pourrait répondre un cri d'horreur universel » (5).

Sommes-nous loin de la question de la décroissance ? Non point, parce que la question qui se pose est celle du nouvel ordre d’un monde sans limites où l’homme se retrouve au centre d’un « environnement » construit par la raison scientifique, dont le mystère est exclu. Je ne propose pas ainsi une nouvelle histoire mais je trace simplement une autre généalogie du caractère devenu pleinement « objectif » de ce monde devenu ressource illimitée. Revenons donc à Galilée, le Pisan affirme, sans une ombre de preuve que « la Nature est inexorable et agit selon des lois qu'elle ne change jamais » et , pour énerver un peu plus ses détracteurs, ajoute le fameux aphorisme « les Saintes Ecritures nous apprennent comment aller au Ciel mais pas comment le ciel doit aller ». Galilée a le fantastique culot, et je l'admire pour cela, d'affirmer un projet global d'enveloppement rationnel de l'espace et du temps : celui du passage « du monde clos à l’univers infini », nous dit la scolastique académique moderne , ou épistémologie, avec Alexandre Koyré mais de quel monde parle-t-il (6) ? Celui de l’univers construit comme objet ou celui bien plus vaste de tous les possibles de Bruno lorsque ce dernier pose ainsi le problème (7).

« Il n'existe dans l'univers ni centre, ni circonférence, mais, si vous voulez, tout est central et chaque point peut être considéré comme une partie d'une circonférence par rapport à quelque autre point central. »


Et il enfonce le clou dans une merveilleuse envolée poétique et philosophique qui rejoint
l’essentiel de la critique la plus récente de notre cosmologie, celle qui nous dérange le plus

intellectuellement, « Toutes les formes de choses naturelles ont-elles des âmes ? Toutes les choses sont-elles donc animées ? » demande Dicson Theophilo, porte-parole de Bruno, lui répond : « Oui, une chose, si petite et si minuscule qu'on voudra, renferme en soi une partie de substance spirituelle ; laquelle, si elle trouve le sujet (support) adapté, devient plante, animal […] ; parce que l'esprit se trouve dans toutes les choses et qu'il n'est de minime corpuscule qui n'en contienne une certaine portion et qui n'en soit animé ».

La toile de l’univers galiléen comporte, en fait, beaucoup de trous, mais elle sera ensuite fort
bien cousue par les Descartes, Bacon, Leibniz, et tous les autres qui vont chacun la tisser à
leur manière sur le mode évolutionniste du XVIIIème siècle. Kant et Hegel clôturent le cycle par une

histoire de l'humanité où se révèle la « puissance du rationnel » que la science enfin promeut (8). Ce ne sont pas les contestations naturalistes d'un Rousseau, ou d’un Spinoza sceptique, celles romantiques d'un Goethe ou bien plus d'un Schelling, celles métaphysiques d'un Schopenhauer qui empêcheront l'alliance de ce réalisme rationaliste avec le pragmatisme utilitariste anglo-saxon d'un Bentham ou d'un Stuart Mill. Je trouve du reste amusant que ce soit un mathématicien Cantor qui leur montrera que finalement il y a plusieurs infinis ! (9)


Avec ce canevas, à la hussarde, de la philosophie du XVIIème siècle, pris comme socle de l'imaginaire de notre moment du monde, je reviens à la question de la croissance. C'est en effet, en ce XVIIIème siècle, que va s'affirmer dans toute sa puissance, en grande partie grâce à la Réforme, ce fameux Entzauberung, le désenchantement du monde. Le protestantisme affirme continuer l'œuvre de Dieu sur la Terre mais une œuvre qui est bien matérielle, celle de la Création prolongée dans les choses fabriquées par la technologie humaine. Avec la proclamation de la nouvelle doctrine  « nous sommes au huitième jour de la Création ». L'homme libère ainsi ses forces pour en réalité, légitimer sa propre volonté démiurgique (10) la désacralisation de la Nature, sa transformation en « Res nullius », fut un long processus qui accoucha d’ une représentation de notre milieu comme constitué d’une « Nature » d’où la transcendance est exclue, c’est-à-dire Dieu, les dieux, les esprits, les ancêtres, les animaux, etc. La qualité de monde vivant à ce milieu dont nous faisons partie lui est radicalement refusée. La vie c’est nous, le reste n’a pas d’importance donc la prédation n’a plus aucune raison pour se trouver limitée en acte.

Au XIXème siècle, le procès intellectuel en déshérence de la nature devient une réalité palpable. Le

train dans ses volutes de fumée qui noircissent le ciel, ses tunnels qui éventrent les montagnes, ses rails qui imposent tout droit la vérité industrielle sur les champs, écrit la nouvelle histoire de l'homme ramené à sa seule existence matérielle. Pourtant, dans cette période d’effondrement éthique envers le non humain, des résistants se sont dressés, François Jarrige en fait le portrait dans ses ouvrages et ses chroniques (11). Les thèses catastrophistes d’Yves Cochet au début du XXIème siècle avec sa préoccupation sur l’effondrement et celles de l’Institut Momentum en général, tout comme l’image du Titanic popularisée par Serge Latouche, furent souvent ridiculisées dans les grands médias durant la première décennie de ce siècle. Ces avertissements prennent maintenant force de vérité au présent (12). Dès lors, la mise en cause de l’obsession démiurgique peut seule nous sauver car les ridicules et futiles solutions technologiques ne peuvent qu’aggraver le mal. Le salut technologique, en effet, passe toujours par cette élimination de toute limite dans l’exploitation de la terre, avec des appels fantasmatiques à l’exploitation de l’univers tout entier, en commençant par la Lune et Mars. La manière dont la technoscience s’empare de notre monde terrestre pour en faire le terrain de recherche de sa vérité, découvrir les lois de la nature, sans aucune préoccupation éthique correspond à l’obsession métaphysique  « universelle » dont le capitalisme est un héritier : la valeur n’a pas de substance donc elle est illimitée. De Malthus si mal compris par la gauche bien pensante, à la révélation très récente que tout de même la Terre se dérobe à notre domination insensée, des penseurs ont lutté pour nous rappeler que l’infini n’était qu’une convention et que le mystère de l’être, de tout « être », restait une barrière infranchissable.. Vous les connaissez tous plus ou moins, et on vous en a déjà parlé, c’est pour cela que j’ai choisi d’aller dans l’arrière fond de la boutique croissantiste and Co, mais aussi pour terminer en évoquant très brièvement l’œuvre d’auteurs moins connus en France. 


Hans Jonas, qui fut le prophète des Grünen allemands, avec le plaidoyer « Principe de responsabilité » essaya toute sa vie de répondre aux gnostiques pour lesquels l’humanité était l’œuvre du dieu du Mal. Ce grand penseur avait plus que Jacques Ellul compris que la question écologique reposait sur un arrière fond religieux. Etudiant de Heidegger rappelons le, confronté au dilemme gnostique et à la possible disparition de l'humanité, il ne trouvait qu'une réponse, d'origine kantienne, pour justifier son engagement, c’est-à-dire la responsabilité transcendantale d'échapper au Néant. Pour faire face au dualisme radical (13) (deux dieux d’égale essence) qui condamne ce monde comme créé par le dieu du mal, il joue sur la volonté de faire le bien attribuée, malgré tout, aux hommes et il appelle cela la responsabilité (14). Celle-ci n'est pas du tout la conséquence de la litanie écolo du style « respectons ce monde parce qu'il nous est prêté par nos petits-enfants », ce ne sont pas nos petits-enfants que nous devons sauver mais nous, ici et maintenant.


Günther Anders, premier mari de Hanna Arendt, s’est interrogé de la même manière dans l’ouvrage dont le titre suffit à saisir son objet, L’obsolescence de l’homme. Il estimait qu'il fallait se battre contre toute forme d'utopie fondée sur le progrès technique incarné dans la machine, celle nucléaire constituant la dernière étape avant l’Apocalypse. N'oublions pas sur ce plan où le symbolique se conjugue avec la réalité matérielle, que le PIB, l’arme fatale du croissantisme, fut conçu en même temps qu’éclatait la bombe atomique. L’OCDE naquit à ce moment et imposa au monde occidental le diktat libéral made in USA. Une manière totalement aberrante, sans aucun contenu éthique, d’évaluer la marche de l’humanité considérée comme une machine à fabriquer des « choses ». Ainsi la calamité métaphysique, quasi religieuse, de la croissance ne se dénonce pas seulement avec des outils économiques et sociologiques. L'obsession de la démesure est une maladie de l'imaginaire, un cancer de l'âme, et, contre ce fléau, il n'existe qu'une seule thérapie : nier la vérité unique que nous impose l'arrogance de la technoscience, pour la rendre enfin accessible à l'autocritique, l'amener à comprendre qu'elle est bien sortie du jardin d'Eden, et qu'elle est responsable devant l'humanité, parce qu'elle a reçu l'intelligence de la réalité du mal que fait le bien qu'elle dit poursuivre. Sans la possibilité d'inventer un autre monde où nous ne serions plus les maîtres, sans  une réconciliation avec la nature  respectée comme un sujet 15 , sans l'humble reconnaissance des limites de notre raison face au mystère de la vie dont l’humanité n’est qu’une des formes, la décroissance risque de rester un non sens.


1. Serge Latouche, Décoloniser l’imaginaire, Parangon, 2003
2. Entre autres, « Contre la méthode »,« Adieu à la raison », « La tyrannie de la science ».
3. N’oublions pas qu’un des traités les plus célèbres de magie populaire qui date du XIIIe siècle « Le grand Albert » est réputé avoir été écrit par un célèbre docteur de l’Eglise …Albert le Grand.
4. Giordano Bruno continue un mouvement intellectuel, reflet de la magie populaire, appelé l’hermétisme, par référence au dieu grec Hermes. Il imprègne toute la philosophie du XVIe siècle et se poursuivra clandestinement par la suite, en lien avec les alchimistes. Frances Yates, Giordano Bruno et la tradition hermétique, Ioan P. Cornelianu, Eros et magie à la Renaissance, Ernesto de Martino, Le monde magique et La fin du monde.
5. Bertold Brecht, Le procès de Galilée, L'Arche, 1997, p.133.
6. Alexandre Koyré, Du monde clos à l’univers infini, 1ère édition anglaise 1957
7. Giordano Bruno, L'Infini, l'Univers et les mondes, éditions Berg International, page 161
8.  Dominique Janicaud, La puissance du rationnel, Gallimard,1985.
9. Georg Cantor, 1845-1918, grand mathématicien allemand né à Saint Petersbourg.
10. Jacques Neirynck, préface de Jacques Ellul, Le huitième jour de la création , Presses Polytechniques Romandes, 1986 mais sur la problématique démiurgique voir surtout Christopher Lasch, Le seul et vrai paradis : une histoire de l'idéologie du progrès et de ses critiques, Climats, 2002,  David Franklin Noble, The religion of technology, divinity of man and the spirit of invention, Alfred A. Knopf, 1997, et mon ouvrage Alain Gras, Fragilité de la puissance : se libérer de l'emprise technologique, Fayard, 2003.
11. François Jarrige, On arrête (parfois) le progrès-Histoire et décroissance, L’échappée,2022
12.  Yves Cochet, de Pétrole apocalypse, 2005 à Devant l’effondrement, 2020, Serge Latouche, Comment réenchanter le monde, 2019, ed.Payot et Rivage
13. Deux dieux d’essence égale, celui du Bien et du Mal, dont les gnostiques disaient trouver la confirmation au début de l’Evangile de Jean « et sine Ipso Nihil fit = et c’est sans Lui (Dieu) que le Néant fut ».
14. Hans Jonas, Le principe responsabilité : une éthique pour la civilisation technologique, Le Cerf, 1997.