Publication

Un livre géant

15 janvier 2026

Notre ami Luke Kemp, chercheur au Centre pour l'étude du risque existentiel à l'Université de Cambridge (UK), a publié le livre Goliath’s Curse, the History and Future of Societal Collapse (Penguin, July 2025, 580 pages), qui sera édité en français par Albin Michel au printemps 2026. Cette « malédiction de Goliath » est le meilleur livre sur l’effondrement systémique mondial depuis dix ans, tant par la vision multidisciplinaire qu’il présente que par sa complétude et par son érudition. Parions que son édition française remportera un succès propre à relancer l’écologie radicale, victime depuis cinq ans d’un bashing délibéré de la part des puissances productivistes. On peut d’ailleurs énoncer l’hypothèse que, au-delà de la réussite espérée de ce livre, ce bashing prendra nécessairement fin bientôt par le simple fracas de la fable productiviste avec la réalité matérielle du système-Terre.

Goliath ou l'ensemble des systèmes de domination

Afin de préciser ce qu’il entend par « societal collapse », Luke Kemp asseoit son analyse sur un axiome : l’histoire humaine est celle d’une lutte pour le pouvoir. Que cela soit par le contrôle des décisions politiques, le contrôle des ressources, le contrôle des menaces et de la violence ou le contrôle de l’information. Lorsque ces quatre formes de pouvoir dégénèrent ensemble, rapidement et durablement, nous affrontons un effondrement des sociétés (societal collapse), systémique et mondial. C’est le moteur de l’histoire et du futur. Goliath représente l’ensemble de ces systèmes de domination. Un effondrement, local dans l’espace et dans le temps, peut être abrupt et imprévisible comme le fut l’effondrement de la dynastie Han en Chine en cinq années, après quatre siècles de domination impériale. Il peut aussi être lent et imperceptible. Je regrette cependant que le même mot (collapse[1] = effondrement) désigne tout à la fois des événements considérables comme la chute de l’empire romain, et un événement systémique et mondial que l’on peut pressentir aujourd’hui, et qui engloberait toute l’humanité dans un chaos inédit dans l’histoire. Une fin du monde, jusqu’à l’hypothèse de l’extinction de l’humanité si un épisode nucléaire avait lieu. Si je conçois que l’on apprenne beaucoup des effondrements passés de certaines sociétés, j’estime que l’effondrement systémique mondial, proche et inévitable, est un objet de pensée et d’action très différent des précédents, locaux dans le temps et dans l’espace. Ne serait-ce que par l’existence opérationnelle d’environ 12 000 ogives nucléaires dans le monde.

Les trois-quarts du livre sont consacrés à l’histoire des sociétés humaines. Mais Luke Kemp prend bien soin de s’éloigner de l’histoire émérite, écrite par les vainqueurs (environ 1% de la population), et il rappelle même que les autres 99% furent parfois plutôt bénéficiaires de certains effondrements locaux ici ou là, en tant qu’épisodes de chute de l’élite tyrannique et esclavagiste. Tel ne sera sans doute pas le cas lors de l’effondrement systémique mondial auquel personne n’échappera, et je partage encore l’opinion de Luke Kemp : ce sont les sociétés les plus mondialisées et les plus technologiques qui souffriront le plus par affaissement soudain des échanges internationaux. Plus nous sommes connectés – électroniquement et matériellement – plus nous sommes fragiles. Les habitants de Las Vegas regretteront de ne pas pratiquer la permaculture autosuffisante des paysans albanais (sans tracteurs).

J’apprécie beaucoup, chez Kemp, son rappel incessant de cinq propriétés du libéral-productivisme : le caractère systémique des risques contemporains, l’importance sociologique accordée à ce qu’il appelle le status, c’est-à-dire la lutte pour la reconnaissance, la menace particulière du nucléaire (civil et militaire), le recours sans relâche à l’exploitation des personnes invisibles, enfin, ce qui est nouveau chez les historiens, la question de la surpopulation. Je n’évoquerai que les deux premières de ces propriétés.

La systémique comme représentation, le monde comme automate

La systémique, donc. Une manière de voir qui se différencie de la conception courante des problèmes du monde comme liste de questions à résoudre, plutôt indépendantes les unes des autres. Cette fragmentation des difficultés nous est donnée à voir tous les jours dans les journaux télévisés : on interroge un prétendu expert qui affirme, par exemple, qu’il faut rechercher et ouvrir des mines de terres rares en Europe pour accroître notre indépendance par rapport à la Chine et soutenir nos industries high-tech, puis, sans commentaire, le journaliste annonce un reportage sur les faramineux coûts humains et environnementaux de l’extraction[2] du néodyme, indispensable dans nos éoliennes et nos voitures électriques. Je ne prétends pas que l’examen analytique de la réalité ne produit que des aveuglements, je dis plutôt que l’examen systémique fournit des représentations nouvelles, utiles à l’action. 

La représentation commune de la marche du monde met toujours en scène des acteurs humains qui, à quelque échelle que ce soit, pilotent cette marche par leurs décisions. « Le moteur de l’histoire, c’est la lutte des classes » (Manifeste du parti communiste, 1848). Dimension mondiale. « Il faut que le Conseil régional vote l’abandon de l’agriculture productiviste bretonne au profit de l’agrobiologie ». Dimension locale. Seuls un ou des acteurs humains seraient responsables de ce qui arrive, hormis les « catastrophes naturelles » en un sens circonscrit. Or, la systémique peut offrir une représentation inédite de cette marche du monde, le monde comme réseau de liens entre entités, humaines ou non, qui évolue désormais comme un automate fou qui court à sa ruine. Les risques existentiels sont si nombreux et si graves qu’aucune institution humaine ne semble pouvoir les réduire. Après plus de trente COP climatiques piteuses et une évolution de plus en plus effrayante du climat, qui peut aujourd’hui soutenir que « on va bientôt y arriver », que « la croissance, le marché et la technologie vont résoudre ces problèmes » ? Même les écologistes les plus sincères misent sur la « prise de conscience » des dominants qui s’entendraient alors pour éloigner, voire supprimer,l‘effondrement mondial. Non.

 Les réseaux enchevêtrés du productivisme contemporain fonctionnent désormais sans gouvernance humaine, machinalement, involontairement. Jamais Trump, Xi Jinping, Poutine et autres, ne parviendront à décider la décroissance de l’empreinte écologique des plus riches. Le réseau productiviste est autonome, acentré, fatal. 

Dès lors, toute politique devrait se concentrer sur l’objectif impératif : minimiser le nombre de morts dans l’effondrement qui vient. Soit : agir collectivement à l’échelon local. Ces lignes sont issues de mon interprétation de la vision systémique plutôt que celle de Luke Kemp. À la toute fin de son livre, il évoque brièvement les orientations politiques que les citoyens du monde devraient suivre. Hélas, bien que ces orientations soient généreuses, la plupart d’entre elles concernent un échelon planétaire et me semblent ainsi difficilement réalisables.

Lutte pour la reconnaissance : l'obsession du status

« Nous aspirons tous, à un degré ou un autre, à un certain statut : être respectés, admirés, appréciés et considérés par les autres » (page 40). Cette simple phrase rejoint une contribution originale à l’histoire, basée sur ce que Hegel et aujourd’hui Axel Honneth appellent la reconnaissance. Bien que ce point de vue sur l’histoire ait eu peu de développement en philosophie politique, notamment en raison du fait que la sociologie marxiste, puis durkheimienne et weberienne, se sont imposées dans le champ sociologique, j’observe une reprise de la « lutte pour la reconnaissance » comme facteur explicatif d’événements historiques[3]. Il n’y a pas que la lutte des classes, il y a aussi la lutte des places. On peut distinguer trois formes de reconnaissance, selon qu’on examine les proches d’une personne qui recherche l’amour des autres, ce qui procure la confiance en soi, ou qu’on examine les droits dont dispose une personne qui conduisent au respect de soi, ou qu’on examine la place d’une personne dans la société, ce qui forge l’estime de soi. Bien sûr, à ces trois formes correspondent aussi trois types de mépris. La combinatoire intersubjective de ces formes engendre une lutte incessante entre les personnes ainsi que des conflits sociaux qui ne s’expliquent pas par la seule recherche de l’intérêt économique.

Comme nos amis Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Luke Kemp estime que Homo Sapiens n’a cessé de s’opposer à la domination (une modalité de la reconnaissance) en recherchant l’égalité (autre modalité) non parce que le cœur humain serait spontanément bon, mais parce que la stratégie égalitaire serait la meilleure dans les conditions de vie du Paléolithique. À la lumière de Thomas Hobbes, je ne partage pas cet optimisme historique et crois plutôt que, au moment du collapse, la domination s’imposera plus que la coopération.

Afin de souligner l’importance qu’il accorde au status, à la reconnaissance, Luke Kemp revient sur ce concept tout au long de son livre. Une fois, il rejoint les fortes pages de Georges Bataille[4] sur l’importance du prestige qu’un leader acquiert en dilapidant ses richesses lors de fêtes qui obligent ses rivaux à en faire plus encore. On retrouve cette prodigalité chez les Amérindiens de la côte nord-ouest comme chez les Mayas des hautes terres. Kemp soutient même que l’invention de l’agriculture ne fut pas seulement une réponse utilitaire à une croissance démographique, mais aussi une volonté des aspirants à la reconnaissance de disposer d’un surplus de nourriture afin d’organiser plus de fêtes orgiaques pour accroître sa réputation. Au-delà de la dépense improductive (Bataille) de nourriture, l’histoire regorge d’exemples de leaders qui s’approprient des objets somptueux inutiles (palaces, luxe, monuments…) dans le but de poursuivre l’agrandissement de soi sous le regard des autres. Ce phénomène ne concerne pas que les leaders, il touche aussi les humains communs tels qu’on peut les observer dans les réseaux sociaux (Facebook, Instagram, Tik Tok …) dans lesquels toute l’activité consiste à s’exhiber continuellement pour être aimé, respecté, admiré. On peut même se comparer aux autres par les nombres de like ou de followers récoltés. Théâtres de l’envie et de la jalousie.

Une autre fois, Luke Kemp prolonge sa réflexion sur la reconnaissance jusqu’à y fonder la cause majeure de la course à la croissance économique. « La consommation ostentatoire engage le gaspillage maximum d’énergie pour signifier ma puissance à autrui » (page 343). Cette recherche permanente de surplus pour une consumation somptuaire mène tout droit à la recherche de la croissance économique et au productivisme, facteurs premiers des ravages du système-Terre et des dominations socio-économiques. Puisque ce côté sombre de l’humanité paraît accompagner l’espèce depuis longtemps, reste la question de savoir pourquoi la recherche de la croissance économique et le productivisme se sont manifestés avec une puissance décuplée au XVIIIème siècle en Europe, pas avant, pas ailleurs. Les historiens ont identifié de nombreux facteurs explicatifs à cette émergence. Celui que je préfère est l’essor des énergies fossiles, sans lesquelles aucune révolution industrielle n’aurait eu lieu. Ces énergies fournissent encore plus de 80% de la consommation planétaire. Mon opinion se renforce avec l’hypothèse que l’Anthropocène commence le 16 juillet 1945 avec l’explosion de la première bombe atomique à Alamogordo (USA). Robert Oppenheimer ressentit ce jour-là les mêmes impressions d’exaltation et de tremblement que le général de Gaulle quinze ans plus tard lors de l’explosion de la première bombe atomique française : « La France conserve le désir de la grandeur ». L’ivresse de la toute-puissance.

À la fin de son livre, Luke Kemp consacre quelques pages à ses aspirations pour un monde meilleur, tandis qu’il a consacré les 570 autres à diagnostiquer la vraisemblance d’un effondrement systémique global. Selon lui, le premier engagement d’un citoyen d’aujourd’hui est de ne pas être un connard (a dick) : ne pas travailler, investir dans ou soutenir toute entreprise, institution ou personne qui contribue significativement au risque catastrophique global. Certes, tout est dans le « significativement ». Mais lechoix est encore vaste parmi les fournisseurs d’énergies fossiles, les marchands d’armes, et les entreprises esclavagistes et polluantes. Ne croyez pas que vous allez pouvoir changer les agents du collapse de l’intérieur. Devenez un David, non un Goliath.

[1] Dans son livre à succès, Collapse (Viking Press, 2005), Jared Diamond entretient la même confusion.

[2] La question de l’extractivisme a été fort bien traitée par Célia Izoard, au cours du séminaire qu’elle a tenu à l’Institut Momentum le jeudi 11 décembre 2025. vers-une-decroissance-minerale

[3] G.W. Friedrich Hegel, Système de la vie éthique, Paris, Payot, 1976 (1802). Axel Honneth, La lutte pour la reconnaissance, Paris, Gallimard/Folio, 2025 (1992). Alain Caillé (dir.), La quête de reconnaissance : nouveau phénomène social total, Paris, La Découverte, 2007. Dans le domaine de la philosophie politique, une tentative radicale d’explication de la reconnaissance a été exposée par Jean-Louis Vullierme, Le concept de système politique, Paris, PUF, 1989.

[4] Georges Bataille, La part maudite, Paris, Minuit, 1949.