Le détroit d’Ormuz et le pic de Hubbert ont la même forme : celle d’une courbe en cloche. Quand un bateau veut quitter le Golfe persique pour se rendre dans la mer d’Oman, il commence par monter vers le nord-est, puis atteint son maximum nordique devant l’île d’Ormuz, enfin redescend sud-est. Le pic de Hubbert est celui d’une courbe qui représente la production mondiale de pétrole, année après année, depuis 1900 jusqu’à 2100. Partant de presque zéro en 1900, la courbe monte jusqu’à son pic avant 2030 – ce pic sera plutôt un plateau ondulant autour de 105 millions de barils par jour – puis elle redescendra de quelques pourcents par an, jusqu’à presque zéro en 2100. Cette coïncidence morphologique en cloche n’est qu’un prétexte visuel pour rapprocher le choc pétrolier de ce printemps 2026, géopolitique et financier, et la décroissance géologique inéluctable de l’extraction de pétrole par épuisement des réserves exploitables. L’originalité de ces deux évènements est leur quasi-simultanéité, tandis qu’à l’époque des deux premiers chocs pétroliers - 1973 et 1979 - personne ne prévoyait le pic pétrolier mondial pour les années suivantes.
Le choc actuel, sans doute le plus sévère de tous, devrait dès lors inciter gouvernements et acteurs économiques à mettre en œuvre rapidement des mesures propres à réduire la demande en pétrole, puis à préparer nos sociétés au choc définitif que sera bientôt le pic pétrolier. Hélas, ces mesures ne seront pas prises à temps, ni à la hauteur qui convient, pour la simple et forte raison de la croyance idéologique persistante chez nos dirigeants dans la trinité du productivisme : la croissance, le marché et la technologie sauront, une fois encore, nous sauver de l’effondrement du monde. Non, pas cette fois-ci. Il vaut quand même la peine d’examiner quelles pourraient être ces mesures.
Paradoxalement, c’est l’Agence Internationale de l’Énergie (AIE), généralement très conformiste, qui publia dès 2005 le livret Saving oil in a hurry, assez radical sur ce point (mis à jour en 2018). Les mesures de l’AIE les plus appropriées – celles qui diminueraient de plus de 5% la consommation – s’énoncent : réduction des vitesses maximales autorisées sur autoroute à 90 km/h, sur route à 60 km/h, en ville à 30 km/h ; circulation alternée des véhicules légers selon la parité de leur plaque d’immatriculation ; transports en commun gratuits ; interdiction de circuler le dimanche, pour les véhicules privés ; covoiturage organisé (au moins deux personnes par voiture) et auto-partage ; télétravail ; semaine de quatre jours ; rationnement par un système de carte carbone. Ce dernier point mérite explication et justification.
Une transition sérieuse devrait quitter l’économie de l’abondance apparente, qui est aujourd’hui celle des pays thermo-industriels, pour organiser une « gestion normative sous contrainte environnementale » des ressources naturelles, comme disait l’économiste René Passet. À cette fin, cette transition doit être juste dans la réduction des consommations, et donc distinguer les consommations essentielles des autres, en permettant, par le rationnement, de fournir un quota minimum pour chacun et une limitation des consommations pour les plus aisés. Face à une ressource non renouvelable comme le pétrole, le rationnement garantit aux plus modestes un minimum parce que, simultanément, il plafonne les consommations de tous, selon la sociologue Mathilde Szuba.
On peut donc mettre en place un système de rationnement du carburant contrôlé numériquement par une carte scannée en station-service pour vérifier le quota de chacun (exemple : 35 litres par semaine, sauf pour les services d’urgence, taxis, ambulances, pompiers…). Ajouté à d’autres mesures déjà évoquées, le rationnement introduit dans nos sociétés l’idée de la finitude du système-Terre tout en préparant l’arrivée du pic de Hubbert pétrolier.
Ce dernier devrait advenir bientôt. En effet, depuis une quinzaine d’années, la croissance de la production-consommation pétrolière mondiale est due, pour 90%, aux pétroles de schiste américains, et non à celle des pétroles conventionnels qui se raréfient. Cependant, l’extraction de ces pétroles de schiste commence elle aussi à décliner pour cause de rentabilité incertaine. Au total, on peut raisonnablement anticiper un pic pétrolier avant 2030, qui suivrait donc le choc de 2026 dont les retentissements dépressifs dureront longtemps, selon le directeur de l’AIE qui estime que nous affrontons « la plus grande crise énergétique de l’histoire ». Autant dire que, du choc au pic, nos sociétés vont affronter très vite une longue période de décroissance subie pendant lesquelles même les mesures drastiques d’économie de pétrole évoquées ne suffiront plus à contrecarrer le chaos politique.
Yves Cochet,
Président de l’institut Momentum,
Ancien ministre de l’aménagement du territoire et de l’environnement
24 avril 2026
