Il n'existe qu'une seule économie dans le monde réel des affaires, des dirigeants politiques et des universités : l'économie néoclassique. Certes, quelques variantes affirment leur différence en se qualifiant de keynésienne, autrichienne, schumpetérienne, développementale, comportementale, institutionnelle ou même hétérodoxe. Cependant, l'économie biophysique[1] que nous allons présenter ici remet en cause les principes communs à l'économie néoclassique et à ses variantes, elle se présente comme une alternative à l'économie « mainstream », en ses fondements même. Ainsi, un exposé comparatif sera-t-il le meilleur moyen d'appréhender ce dont il s'agit, comparaison avec l'économie néoclassique d'abord, puis comparaison avec l'économie écologique[2]. Néanmoins, l'économie biophysique en est au stade de l'ébauche théorique et pratique, elle n'a donc pas la prégnance idéologique, l'exemplarité concrète ou la multiplicité des textes que possède l'économie néoclassique.
Critique de l'économie néoclassique
L'économie néoclassique s'intéresse d'abord aux individus présentés comme égoïstes, rationnels et calculateurs. Ces agents économiques sont indépendants les uns des autres. Tous les produits du marché et tous les facteurs de production ont des substituts proches. Les prix contiennent toutes les informations nécessaires aux agents économiques (producteurs et consommateurs) afin qu'ils prennent des décisions rationnelles conduisant à des allocations optimales et efficaces. La formation de prix équilibrés crée des résultats de marchés efficients et équitables. Toutefois, cette machinerie ne produit pas de résultats compatibles avec le comportement réel des individus, ni conformes aux lois de la thermodynamique. La rareté est l'objet même de l'économie néoclassique. Ne dit-on pas que « L'économie est l'étude de la répartition des ressources rares entre plusieurs utilisations » ? Cependant, dans la conception néoclassique, toute rareté est relative. La rareté absolue, ou une quantité insuffisante de ressources ou de biens, n'est pas envisagée dans cette économie qui suppose que tous les biens et toutes les ressources ont des substituts. Si ces substituts ne sont pas immédiatement présents, ils seront fournis par le commerce ou par le changement technologique. Ainsi, l'économie néoclassique affirme que l'on a besoin d'étudier uniquement les processus d'échange et de formation des prix pour saisir pleinement la nature d'une économie. Les prix seuls régulent le marché.
Dans le rêve de l'économie néoclassique, il n'y a pas de différences entre les marchés individuels et l'économie de marché dans son ensemble. Comme les entreprises sont nombreuses et petites par rapport à l'économie globale, aucune d'entre elles ne peut influencer le sacrosaint prix du marché. La macroéconomie est tout simplement l'agrégation des innombrables petites entreprises qui se comportent comme le font les individus (méthode dite de l'individualisme méthodologique). En d'autres termes, l'économie néoclassique ne reconnaît pas l'existence de rétroactions positives complexes dans l'ensemble du système. L'économie dans son ensemble peut être représentée comme un flux circulaire entre les ménages et les entreprises. Pour l'économie à l'équilibre, il n'y a ni déplétion des ressources naturelles en amont, ni déchet de production ou de consommation en aval. Alors que, à l'évidence, chaque processus productif utilise de l'énergie et des matières premières, et produit aussi fatalement des déchets sous la forme de chaleur et de rebuts. Cela n'est pas pris en compte dans la conception néoclassique du flux circulaire où les échanges sont le système englobant, et non un sous-système de la société, elle-même enchâssée dans le système-Terre. Finalement, l'économie néoclassique se considère comme une science universelle, capable d'expliquer toute situation, sur tout territoire, de tout temps. Les comportements humains (rationnels, égoïstes et calculateurs) proviennent de la nature humaine. Toute discussion de l'importance des structures institutionnelles ou des relations à la biosphère est rejetée. L'évolution naturelle conduit à une société de consommation de masse.
Cependant, le monde réel est très différent des abstractions de l'économie néoclassique. Les individus réels ne sont tout simplement pas les maximisateurs rationnels de satisfaction supposés par l'économie néoclassique. Les humains sont autant susceptibles d'être impulsifs, vindicatifs ou altruistes que égoïstes ou rationnels. De plus les humains existent en société. En outre, les entreprises ne sont pas en concurrence parfaite et non faussée, comme il serait nécessaire pour la réalisation d'un équilibre efficace et équitable. Les entreprises du monde réel possèdent des avantages ou des handicaps de situation et de puissance. Les grandes multinationales opérant dans les mégalopoles du monde ne sont pas organisées de la même manière que les entreprises familiales d'une petite ville.
Par contraste, l'économie biophysique se concentre explicitement sur les relations de puissance à la fois dans le sens physique de l'énergie par unité de temps, et dans le sens social de contrôle sur les autres. La nature changeante de l'énergie et du contrôle des marchés et des processus en dit plus sur le caractère d'une société que ce qui peut être déduit de l'observation des prix. Les éléments essentiels de l'économie biophysique sont[3] :
- Une concentration sur les stocks et les flux de matière et d'énergie, plutôt que sur les comportements individuels (les « préférences des consommateurs »). L'accent est mis sur la qualité de l'énergie ainsi que la quantité d'énergie disponible.
- L'étude de l'économie relève tout autant des sciences physiques que des sciences sociales. Par conséquent, ses analyses doivent être consistantes avec les lois connues des sciences de la nature et les connaissances des autres disciplines. Les économies et les sociétés sont des systèmes complexes adaptatifs qui interagissent avec les systèmes naturels et sont encadrées par les propriétés des systèmes naturels : inputs et outputs, limites, interactions, rétroactions positives et négatives, déplétion, pollution, non-linéarité, transitions de phase, attracteurs, points critiques, bifurcations, catastrophes, contagions, effondrements...
- L'économie doit être placée dans un contexte historique long, voire anthropocénique, et se concentrer sur l'explication de l'évolution conjointe des structures, des rapports sociaux et des écosystèmes.
- L'économie doit être étudiée comme un système social réel, un système qui est aujourd'hui mondialisé, financiarisé et destructeur de la nature, non comme un système abstrait de concurrence parfaite et non faussée.
Économie écologique et économie biophysique
Deux écoles hétérodoxes d'économie se partagent aujourd'hui l'hérédité des travaux de Nicholas Georgescu-Roegen en thermodynamique et de Howard T. Odum en écologie des systèmes dans les années soixante-dix. L'économie écologique (« ecological economics »), menée par Herman E. Daly, tente d'évaluer le prix des services des écosystèmes[4] (voir le chapitre de Virginie Maris dans ce livre) en intégrant la finitude des ressources et la pollution dans le cadre de l'économie néoclassique. Tandis que l'économie biophysique (« biophysical economy »), conduite par Charles A.S. Hall, est basée sur la dynamique des flux d'énergie et tente de refonder complètement l'économie pour en faire une vraie science, et non une croyance religieuse comme l'actuelle économie néoclassique. Pour l'une et l'autre école cependant, l'analyse du processus économique s'appuie sur la thermodynamique et l'écologie, deux disciplines ignorées par l'économie néoclassique. L'économie biophysique et l'économie écologique partagent donc des principes communs, le plus important d'entre eux étant que l'économie est un sous-système enchâssé (« embedded ») dans le système primaire fini et non-croissant de la planète Terre. En tant que sous-système, l'économie est alors soumise aux limites du système primaire et doit obéir aux lois fondamentales de la science, notamment aux lois de la thermodynamique. Mais l'économie écologique s'est focalisée sur deux approches : le capital naturel et l'économie stationnaire (« steady-state economy »), provenant des réflexions de Herman Daly.
L'approche par le capital naturel est la plus marquée par le néoclassicisme et la plus problématique[5]. Les prémisses en sont que les stocks de la nature sont un capital, qui deviennent des ressources quand ils sont extraits et placés dans les flux de l'économie. Par exemple, le bois d'oeuvre est une ressource et une forêt est un bien en capital. Malheureusement, le revenu national traite la déplétion du capital naturel comme un revenu courant, sans fin prévisible, sans déprécier les stocks de la nature qui s'épuisent. Alors que l'économie écologique estime qu'une juste évaluation des stocks de la nature comme des biens en capital - permettrait au marché de les allouer efficacement, l'économie biophysique récuse que ceux-ci seraient alloués efficacement dès que leur prix serait connu, parce que les limites à la croissance ne sont pas internes à l'économie mais externes, dues à la raréfaction des ressources. La décroissance de notre empreinte écologique et la récession de l'industrialisme sont notre destin, imposé par la finitude de la planète.
Etat stationnaire, état inégalitaire
L'approche stationnaire de l'économie écologique est plus proche des prémisses de l'économie biophysique, en ce que les limites à la croissance se manifestent déjà aujourd'hui. Parce que nous avons déjà dépassé de nombreuses limites de la nature[6], l'économie doit se contracter pour revenir avant le dépassement (« overshoot ») de la biocapacité de la planète. La plupart des tenants du stationnaire estiment que cela peut être accompli sans changer la structure institutionnelle courante de l'économie de marché. Analytiquement, Daly sépare l'allocation de la distribution. Selon lui, les marchés sont de simples instruments pour l'allocation et ils le font efficacement, tandis que la distribution peut être soumise à des principes extra économiques. Alors que, selon l'économie biophysique, l'allocation et la distribution, cependant, doivent être jugées sur les principes de la justice et de la soutenabilité à l'échelle macroéconomique, non sur la seule efficience. Une échelle soutenable et une juste distribution doivent aussi être les critères et les produits d'une planification économique. L'économie biophysique prétend que les différences entre allocation et distribution, l'une étant purement instrumentale et l'autre plus principielle, n'ont aucun sens. Allocation et distribution sont intimement connectées (pourquoi? Voir phrases suivantes (sauf la première suivante que je préfère supprimer car elle se référe uniquement à la théorie néoclassique)). Elles sont difficiles à séparer, car les résultats du marché dans le monde réel produit effectivement de profondes inégalités. De telles disparités, enracinées dans le processus de travail et dans la division internationale du travail, ne peuvent pas être aisément résorbées par une simple politique économique. Elles sont profondément intégrées au mécanisme de l'allocation qui, selon nous, ne relève pas du seul marché.
La croissance, ou plus précisément l'accumulation du capital, est l'essence même de l'économie capitaliste présente. En outre, jadis, la croissance économique a été le véhicule de l'expansion de l'emploi et de la réduction de la pauvreté. Il serait difficile de réduire le volume de la production sans conséquences majeures sur l'emploi et, donc, sur plus d'asymétrie des revenus encore. Bref, il est difficile d'imaginer un capitalisme sans croissance. Ainsi qu'une croissance sans augmentation de la consommation énergétique. Donc un accroissement des inégalités, comme l'a montré Ivan Illich[7].
L'économie biophysique est basée sur l'idée que les taux de croissance économique sont déjà en déclin dans les pays industrialisés, qu'il en sera bientôt de même partout[8], et que le début des limites strictes de la nature réduira la croissance économique et l'accumulation du capital de plus en plus. L'économie biophysique est une économie pour l'ère de la décroissance. La croissance n'est pas uniquement une question de politique économique, disent les économistes biophysiciens. Ils prétendent que le déclin des taux de croissance est profondément connecté aux coûts croissants et au déclin de la qualité de l'énergie. La croissance économique d'après-guerre fut construite sur l'hégémonie politique et le pétrole bon marché. Nous constatons que ces deux facteurs commencent à faiblir : des ajustements marginaux sur les taxes ou sur les investissements ne pourront pas restaurer la base biophysique de la croissance économique dans l'époque de l'après-pétrole.
L'économie biophysique commence par l'étude des flux de matière et d'énergie, plutôt que par celle des comportements individuels maximisateurs d'utilité. Elle ne commence pas avec les individus en tant que « globules hédonistes d'agrandissement de soi [9]», et ne termine pas par la profession de foi de l'efficacité et de l'équité trouvées par l'équilibre du marché libre. Au lieu d'adopter l'idée qu'une économie puisse être adéquatement analysée par l'examen unique des mécanismes d'échange, l'économie biophysique commence par l'intrication humains-nature. L'approche biophysique définit l'économie substantiellement, dans la tradition de Karl Polanyi. La substantialité de l'économie dérive des relations des humains à la nature.
Le rôle crucial de l'énergie
L'économie biophysique ne prétend pas que l'économie est une science universelle dont les principes sont profondément ancrés dans la « nature humaine » et ne devrait donc pas faire l'objet de modifications[10]. Au contraire, en se concentrant sur la façon dont l'économie humaine est façonnée par son utilisation de l'énergie, l'économie biophysique examine l'évolution sociale. Elle se concentre plutôt sur les questions de qualité de l'énergie. Les limites économiques résulteront probablement de la diminution de la quantité et de l'augmentation des prix de l'énergie disponible. Le défi n'est pas seulement technologique, mais économique. De grandes fortunes peuvent être gagnées ou perdues dans la transition entre régimes de l'énergie, et les perspectives à court terme intégrées dans les processus de marché n'ont pas encore pris en compte les technologies alternatives ou la sobriété énergétique tant que les combustibles fossiles demeurent bon marché. Mais, bientôt, la production mondiale de pétrole atteindra son maximum, comme le fit la production domestique dans la zone continentale des États-Unis en 1970. Bien que certains besoins en énergie, en particulier la production d'électricité, puissent être, et sont satisfaits par l'abondance du gaz naturel, tous ne peuvent pas l'être. Le gaz naturel ne propulse pas beaucoup de véhicules parce que les infrastructures nécessaires ne sont pas construites. De plus, les techniques utilisées pour extraire le gaz de schiste, telles que la fracturation hydraulique et le forage horizontal, laissent derrière elles d'innombrables problèmes. Enfin, bien que le gaz naturel émette moins de dioxyde de carbone par unité de chaleur que ne le fait le charbon, on ne peut pas réduire la concentration de dioxyde de carbone dans l'atmosphère à partir d'environ 400 parties par million aujourd'hui aux 350 ppm nécessaires en augmentant les émissions de carbone à un taux décroissant. Nous devons réduire la consommation de combustibles fossiles, non simplement modifier sa composition.
Les rendements marginaux décroissants et le retour énergétique sur l'investissement énergétique (« Energy Return on Energy Invested », EROEI)
Rendements énergétiques décroissants
Le débat sur la qualité de l'énergie remonte à David Ricardo et ses principes de rendements marginaux décroissants. Tout comme l'aristocratie anglaise et la bourgeoisie ont d'abord mis en production les terres les plus fertiles, en laissant les sols de moindre qualité pour plus tard, les humains ont exploité d'abord les hydrocarbures de qualité les plus accessibles, selon le principe que les Étasuniens résument en « Best first ». Puis, avec le déclin des premiers champs pétrolifères et le progrès des techniques, la croûte terrestre a été soumise à la modélisation informatique et à la prospection sismique dans la recherche de nouveaux gisements. Il en a résulté, depuis une trentaine d'années, quelques découvertes de petite taille, dans des lieux hostiles, ou en eau profonde, ou le bitume incomplètement réduit de la rivière Athabasca (Canada), ou encore du brut de faible qualité, lourd et aigre. Il deviendra plus coûteux en termes d'énergie, ainsi qu'en termes financiers, d'extraire et de raffiner ces hydrocarbures résiduels, gaz et huiles de schiste compris[11]. Les prix de l'énergie, tout comme les prix des produits alimentaires à l'époque de Ricardo, auront tendance à augmenter, et l'impact sur la société sera profond.
Le ratio EROEI
Le retour énergétique sur l'investissement énergétique (EROEI) est la principale mesure de la qualité de l' énergie. Il s'agit du rapport entre l'énergie utilisable par la société, divisée par l'énergie mise en oeuvre pour rendre cette énergie utilisable. Il se révèle être un pur nombre, puisque les unités d'énergie sont les mêmes pour le numérateur et le dénominateur. Les coûts d'exploration et de production du pétrole étaient faibles au début de la production de pétrole, donc l'EROEI assez important. Plus sophistiquées et plus coûteuses seront les technologies nécessaires pour exploiter les réserves en eau profonde et celles de l'Arctique. L'EROEI a été estimé à 100:1 lorsque de grandes découvertes de pétrole ont été faites au Texas et en Oklahoma dans les années 1930, la décennie de pointe des découvertes. Après que la production de pétrole étasunien eut atteint un sommet dans les années 1970, les coûts de production ont augmenté et l'EROEI est tombé à environ 40:1. Aujourd'hui, la moyenne mondiale pour l'extraction du pétrole conventionnel est de l'ordre de 15:1. La recherche continue sur le concept d'EROEI. Les chiffres donnés sont le rapport obtenu en tête de puits. Mais doit-on aussi inclure les coûts de raffinage et de transport du combustible, les coûts de transformation du pétrole en engrais, de la production d'aliments et de l'alimentation des familles des travailleurs du pétrole ? Ce sont des questions importantes. De quel niveau d'EROEI aurons-nous besoin pour maintenir les systèmes d'éducation et de santé ? Charles A. S. Hall et ses collègues estiment qu'un EROEI d'au moins 5:1 est nécessaire pour soutenir une société civile durable[12]. Comme le surplus énergétique diminue avec la baisse de l'EROEI, le surplus économique sur lequel la société moderne est construit est destiné à baisser aussi.
Surplus économique et économie politique hétérodoxeUne économie substantiviste
Plutôt que de prendre la rareté relative comme point de départ, l'économie biophysique se concentre sur le surplus économique et la pénurie absolue[13]. Un surplus économique est la différence entre la valeur d'un produit et le coût de sa production, et une approche par le surplus est clairement impliquée par unedéfinition substantive de l'économie. L'économie biophysique estime aussi que la rareté absolue n'est pas facilement transcendée par le commerce ou la technologie. Même si des substituts peuvent parfois être trouvés ou de nouvelles technologies développées, les transitions sont souvent difficiles et conflictuelles. Le changement technologique dépend de l'énergie. La plupart des grandes innovations qui marquèrent une époque au XIXe et au XXe siècle, telles que la machine à vapeur, les chemins de fer, l'automobile, l'électrification, exigèrent une augmentation de l'énergie nette pour transformer l'économie. Sans un surplus d'énergie, il y aurait eu peu de surplus économique. C'est ce surplus d'énergie qui permet de concentrer des populations dans les villes en expansion, d'atteindre des standards de vie supérieurs, et de fournir des soins de santé et d'éducation. L'énergie n'est pas un petit facteur de production, c'est le plus important d'entre eux[14]. Le couplage de la croissance du PIB avec la croissance de la dépense énergétique est désormais bien établi (voir le chapitre de Thierry Caminel dans ce livre). Mieux, on considère aujourd'hui comme un nouveau principe de la thermodynamique le fait que les êtres humains et les sociétés tendent à maximiser le flux d'énergie qui les traversent. C'est le principe de production maximale d'entropie (voir le chapitre de François Roddier dans ce livre).
L'approche substantiviste[15] implique également que la théorie économique doit être fondée sur la production, sur la manière dont les êtres humains consomment de l'énergie pour transformer les produits de la nature en produits utiles à la satisfaction de leurs besoins. Les prix eux-mêmes sont déterminés en grande partie par les coûts de production, y compris les coûts de l'énergie. L'économie biophysique met l'accent sur la production tandis que l'économie néoclassique la traite périphériquement. Or, sur le long cours de l'histoire humaine, l'économie de marché n'a occupé qu'une petite niche dans le temps et dans l'espace. La domination de l'économie de marché se produit principalement à l'époque des combustibles fossiles comme source prépondérante d'énergie et de puissance. Alors que, pendant l'immense majorité de son existence, la population humaine peut être caractérisée par trois phénomènes : 1) un petit surplus d'énergie obtenu à partir du flux solaire ; 2) une production artisanale pour une utilisation directe ; 3) une population peu nombreuse et quasi stable[16].
Brève histoire énergétique de l'économie
L'énergie solaire est pratiquement illimitée et non polluante. Malheureusement, elle est diffuse, difficile à capter et difficile à stocker. Pendant des millénaires avant l'apparition du genre Homo, les plantes ont servi à cette fin. Au début, les humains se sont tout simplement approprié le surplus d'énergie tel qu'ils l'ont trouvé (chasseurs-cueilleurs) et, plus tard, avec le développement de l'agriculture, ils ont systématisé la capture de l'énergie solaire pour fournir plus de nourriture[17]. Cependant, comme le note l'anthropologue Joseph Tainter[18], l'énergie solaire était locale et de flux, ce qui a limité le surplus économique. Ces premières sociétés eurent tendance à produire pour une utilisation directe, plutôt que de fabriquer de grandes quantités de produits destinés à être vendus sur les marchés. Certes, le commerce existe depuis l'Antiquité, mais ces premières sociétés produisaient des valeurs d'usage et n'échangeaient que leurs excédents. La production pour l'échange, la production de marchandises, n'apparut pas avant le XVIe siècle. En trouvant des façons novatrices d'utiliser l'énergie solaire, comme l'exploitation de l'énergie du vent et de l'eau, les premières sociétés purent augmenter le surplus d'énergie et donc le surplus économique. C'est cet excédent qui a permis aux villes de l'ancien monde de prospérer. Lorsque le surplus d'énergie a disparu, de nombreuses villes antiques complexes se sont tout simplement effondrées. Le monde moderne, d'autre part, est caractérisé par : 1) un grand surplus d'énergie obtenu à partir des combustibles fossiles ; 2) une production de masse pour le profit et pour les échanges commerciaux ; et 3) une population importante et en croissance rapide[19]. Vers le début du XVIIIe siècle, les Européens, après avoir épuisé la majorité du bois sur lequel leurs sociétés avaient été construites, se sont tournés vers le charbon comme un substitut plutôt inférieur. Cependant, ils ont vite constaté que le charbon pouvait être transformé en un carburant de combustion plus chaud, appelé coke, par le même procédé par lequel le bois est transformé en charbon de bois. La révolution industrielle a été basée, biophysiquement, sur ces nouveaux hydrocarbures fossiles. Ils étaient relativement bon marché, très denses en énergie, et faciles à extraire, à stocker et à transporter. Néanmoins, la révolution industrielle ne se réduit pas à l'utilisation accrue des hydrocarbures et des machines. Elle a également entraîné des transformations sociales dans l'échelle géographique sur laquelle le travail a été organisé, le degré de compétence et de contrôle que les personnes qui travaillent étaient en mesure d'exercer, et la conception même de ce qu'est la richesse. C'est au cours de cette période que l'économie a évolué comme une discipline à part entière.
Ce n'est pas une question d'argent
L'économie biophysique renvoie aux idées de l'économie politique : que l'économie est mieux analysée en commençant par la question de la production, que les excédents et les pénuries économiques absolues existent et constituent un angle d'analyse supérieur à celui de la rareté relative, et que les conflits sociaux sur la production et sur la répartition du surplus économique sont une composante importante de l'histoire de l'évolution économique. L'économie biophysique croit fermement que l'économie humaine est soumise à des limites à la croissance. A l'objet traditionnel de l'économie politique, qui met l'accent sur les limites internes à la croissance continue et à l'accumulation du capital (cette stagnation à terme qu'Adam Smith nomme « mélancolie »), l'économie biophysique ajoute une analyse des limites externes en se concentrant explicitement sur l'énergie. Les limites peuvent prendre la forme de pénuries absolues, avec la hausse des prix et la diminution de qualité des énergies fossiles, ou les limites peuvent être dans la capacité de l'atmosphère à absorber le carbone supplémentaire dû à la combustion de ces fossiles. Ces deux aspects - amont et aval - du flux d'énergie peuvent interagir, et ils auront un impact sur le cours de la croissance future, sur la reproduction de l'économie, et très certainement sur la qualité de vie dans les zones urbaines. Les limites biophysiques qui se profilent, celles posées par le pic pétrolier, la baisse de l' EROEI, et le coût énorme du dérèglement climatique, sont susceptibles de se produire dans la même période historique, aggravant une économie dont le potentiel de croissance est en baisse depuis des décennies. L'économie biophysique, qui envisage un monde au climat déréglé et à l'énergie rare, est une meilleure base d'orientation pour la construction d'une société soutenable que les formes individualiste et croissantiste de la théorie économique présente.
Examinons plus précisément le rapport à la croissance et le rapport à l'argent qu'entretiennent respectivement l'économie néoclassique et l'économie biophysique. Pour le premier de ces rapports, l'économie néoclassique considère que Homo economicus est un être mu par des désirs sans limites qu'il cherche à satisfaire par la consommation de biens et de services commerciaux. Certes, cet Homo peut parfois assouvir aussi ses désirs par des biens ou services non commerciaux mais, selon cette conception, ces biens et services contribuent peu à son bien-être. Cet Homo est réputé insatiable et tend donc à augmenter son bien-être (son « utilité », disent-ils) par une consommation croissante de biens et services. L'addition de ces utilités individuelles conduit alors à une croissance économique sans fin. Le mécanisme du marché serait le plus efficient pour réaliser l'allocation optimale des biens et services dans une société. Bien sûr, les fins désirables d'un individu ou d'une société sont susceptibles d'être évaluées selon un système de valeurs, notamment morales. Mais l'économie néoclassique, qui se présente comme une « science », se refuse à entrer dans des débats philosophiques d'un autre registre que celui de l'allocation. De son côté, l'économie biophysique examine d'abord les bases matérielles de la vie sociale, notamment les flux de matières et d'énergie[20]. Inspirée par les analyses de Nicholas Georgescu-Roegen[21] et René Passet[22], elle estime qu'une croissance continue est impossible, que la décroissance du PIB est notre destin.
Un autre exemple de la différence entre ces deux conceptions économiques est fourni par le rapport à l'argent qu'elles entretiennent l'une et l'autre. Les « biophysiciens » partent du point de vue que l'économie n'est pas essentiellement une question d'argent, elle est principalement une fonction du surplus d'énergie[23]. Lorsque le surplus d'énergie décroît comme il le fait aujourd'hui, lorsqu'il faut de plus en plus d'énergie pour extraire et fournir de l'énergie, bref lorsque l'énergie nette diminue, la croissance ralentit, puis l'économie décline. L'argent ne serait alors que le langage de l'économie dont la substance est l'ensemble des biens matériels et des services tangibles susceptibles d'entretenir la vie des communautés humaines. L'argent serait un simple moyen de se procurer biens et services. Au contraire, les néoclassiques – ainsi que les « atterrés », les « développementdurablistes » et même les « écologiques » - estiment que l'argent est l'essence de la vie économique, qu'il est au centre des décisions, que - comme le disait le keynésien Hyman Minsky - « l'argent n'est pas toutes choses, c'est la seule chose ». Les familles et les entreprises prennent leurs décisions à partir d'une estimation financière, non en fonction de l'énergie nette. Complémentairement, d'un point de vue psychosocial, on peut soutenir que l'argent est l'attracteur le plus puissant des passions et des comportements humains car, à ceux qui en possèdent plus, il donne du pouvoir sur ceux qui en possèdent moins. La production de biens matériels et de services tangibles ne seraient alors qu'un moyen d'acquérir de l'argent, pour gagner du pouvoir et de la sécurité sur les autres humains, pour obtenir la reconnaissance d'autrui et jouir de la domination sur lui.
Le krach de 2008, résultat de la crise de l'énergie
Concluons en comparant l'analyse du krach de 2008 par l'économie néoclassique et par l'économie biophysique. La quasi totalité des commentateurs de révérence, des responsables politiques et des économistes orthodoxes s’en sont tenus à une analyse interne du système financier et de ses tares. Les plus prolixes d’entre eux nous abreuvèrent de longs discours et de colonnes outrées sur les scandales que constituent les revenus démesurés, les bonus et autres parachutes dorés des dirigeants de telle ou telle entreprise, sur les dérégulations opérées ces dernières années par le capitalisme financier sous l’égide du gourou Alan Greenspan, sur les risques insensés des investisseurs immobiliers, incapables d’imaginer la possibilité d’un retournement des prix. Notre analyse biophysique est tout autre[24]. L’hypothèse initiale est simple : si la dépense énergétique croît plus vite que le revenu, alors la part du revenu destinée aux autres dépenses décroît, par exemple les remboursements d’un emprunt contracté pour acheter un logement. Or, la stagnation puis le déclin de la production de pétrole brut conventionnel depuis 2005 ont entraîné la hausse rapide des produits pétroliers jusqu’en juillet 2008. Ainsi, dès l’été 2007, la crise des « Subprimes » émerge de l’incapacité des ménages les moins riches à rembourser leurs emprunts : à budget domestique égal, ces ménages ont restructuré leurs dépenses en continuant d’acheter l’obligatoire plus cher (les carburants), et en économisant sur le non obligatoire (les remboursements des emprunts immobiliers). De même, au printemps 2008, les « émeutes de la faim » étaient aussi une conséquence, dans le secteur alimentaire, de la hausse des produits pétroliers dont dépend lourdement l’agriculture productiviste (machinisme, engrais, pesticides…). Le premier domino à basculer fut ainsi le cours du baril à New York, le second les défauts de remboursement d’emprunt des ménages. Le troisième, par agrégation des seconds dominos par dizaines de millions, une perte de rentrées financières pour les banques qui, un certain volume étant dépassé et la folie de la titrisation aidant, perdirent brutalement confiance les unes dans les autres en septembre 2008. A ces facteurs lourds, s’ajoutait l’immense dette étasunienne, constamment croissante depuis une décennie. La crise actuelle est donc d’abord et avant tout une crise énergétique[25]. C’est l’économie matérielle (l’énergie) qui est à l’origine de la crise financière et non l’inverse. Ce diagnostic fut confirmé par deux acteurs pétroliers libéraux, peu enclins à la compassion écologique, mais lucides quant aux bases biophysiques de notre économie : « Au risque de défier le bon sens économique, nous pensons que le krach financier s'est produit parce que le monde consomme maintenant plus de pétrole qu'il ne peut raisonnablement en produire et à des prix trop élevés pour être supportés par l'économie. Ce problème n'est pas apparu du jour au lendemain. Depuis plus de vingt ans s'est creusé un déséquilibre croissant entre l'offre et la demande de pétrole. Une poudrière potentielle que les hommes politiques, les économistes et les banquiers ont délibérément choisi d'ignorer, afin de profiter des quelques années de complaisance financière qui se sont achevées durant l'été 2007. Le tournant s'est produit lorsque le monde virtuel de la monnaie a été rattrapé par la réalité. Le temps du pétrole bon marché est désormais révolu. Et, dès lors que l'économie mondiale est privée de son élément vital, la croissance économique ne peut que s'arrêter[26] .
Ce texte est paru dans Agnès Sinaï et Mathilde Szuba (dir.), Politiques de l'Anthropocène, tome 3 : Economie de l'après-croissance, Presses de Sciences Po, 2013, réédition en 2021.
[1] Le livre inaugural de cette économie est : Charles A.S. Hall and Kent A. Klitgaard, Energy and the Wealth of Nations, Understanding the Biophysical Economy, New York, Springer, 2012.
[2] L'ouvrage de référence sur cette économie est : Herman E. Daly and Joshua Farley, Ecological Economics: Principles and Applications, 2nded, Washington DC, Island Press, 2011.
[3] Kent A. Klitgaard, « The Essence of Biophysical Economics », New York State Economics Association Proceedings, Vol 5, 2012. Ce résumé des thèses de l'économie biophysique a inspiré la structure du présent chapitre.
[4] Pour une critique complète de cette approche, introduite par le Millenium Ecosystem Assessment (2005), voir : Virginie Maris, Nature à vendre, éditions Quae, 2014.
[5] Kent A. Klitgaard, op. cit.
[6] Will Steffen et al., Global Change and the Earth System, Berlin, Springer, 2004.
[7] Ivan Illich, Énergie et équité, Le Seuil, 1975.
[8] Richard Heinberg, La fin de la croissance, Plogastel-Saint-Germain, Éditions Demi-lune, 2012.
[9] Thorstein Veblen, Théorie de la classe de loisir (1899), Paris, Gallimard, 1979.
[10] Kent A. Klitgaard, op. cit.
[11] David Hughes, Drilling deeper, Post Carbon Institute, 2014.
[12] C. A. S. Hall, S. Balough, DJR Murphy, DJR,« What is the Minimum EROI That a Sustainable Society Must Have? » Energies, 2009, vol. 2, p.25-47.
[13] Kent A. Klitgaard, op. cit.
[14] Robert Ayres et Benjamin Warr, The Economic Growth Engine: How Energy and Work Drive Material Prosperity, Cheltenham, UK & Northampton, Massachusetts, Edward Elgar Publishing, 2009.
[15] Karl Polanyi, La Grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard,Paris, (1944) 1983.
[16] Kent A. Klitgaard, op. cit.
[17] Kent A. Klitgaard, op. cit.
[18] Joseph Tainter,The Collapse of Complex Societies, Cambridge University Press, 1988.
[19] Kent A. Klitgaard, op. cit.
[20] Graham M. Turner et alii, « A tool for strategic biophysical assessment of a national economy - The Australian stocks and flows framework », Environmental Modelling & Software 26 (2011), p. 1134-1149.
[21] Nicholas Georgescu-Roegen, Demain la décroissance. Entropie, écologie, économie, Traduction, présentation et annotation Jacques Grinevald et Ivo Rens. Lausanne, Pierre-Marcel Favre, 1979.
[22] René Passet, L'Économique et le vivant, Paris, Payot, 1979.
[23] Tim Morgan, Life after Growth, Petersfield, Harriman House Ltd, 2013.
[24] Yves Cochet, « Les vraies causes de la récession », Entropia N°7, automne 2009, Parangon, p. 11-21.
[25] La baisse du cours du baril au cours du deuxième semestre de 2014 est due, notamment, à la conjonction de facteurs géopolitiques tels que la volonté saoudienne de défendre ses parts de marché contre la Russie et l'Iran, et de facteurs économiques conjoncturels tels que l'abondance de l'offre par rapport à la demande dans le contexte d'une baisse de la croissance mondiale. Ceci ne durera pas longtemps.
[26] Oskar Slingerland & Maarten Van Mourik, La crise incomprise, Paris, L'Artilleur, 2014, p. 10.
