Dans son livre Pour un catastrophisme éclairé. Quand l’impossible est certain (Le Seuil, 2002), le philosophe Jean-Pierre Dupuy présente une solution paradoxale pour empêcher une catastrophe à venir. Aujourd’hui, cette catastrophe serait l’élection de Marine Le Pen à la présidence de la République le 2 mai 2027. Jean-Pierre Dupuy remplace la prospective habituelle en politique (plusieurs scénarios sont encore possibles concernant l’issue du 2 mai 2027) en prophétie unique (Marine Le Pen sera élue).
Il construit un «temps du projet», dans lequel l’avenir est tenu pour fixe (la catastrophe aura lieu), dans l’intention consciemment dissimulée de le changer cependant (la catastrophe n’aura pas lieu) ! La gauche et les écologistes ont appliqué un schéma équivalent en juin 2024, après le succès inattendu du Rassemblement national aux élections européennes du 9 juin et l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron le même jour.
Devant la catastrophe prévisible d’une majorité de députés du Rassemblement national qui pouvait être élue aux élections législatives du 30 juin et 7 juillet 2024, la gauche et les écologistes ont réussi, en quelques jours, à former une coalition – le Nouveau Front populaire – qui a finalement évité une majorité d’extrême droite à l’Assemblée nationale et favorisé l’élection du plus gros contingent de députés (193). Mieux : les partis composant le NFP se sont accordés sur la personne de Lucie Castets pour diriger le gouvernement, ce qu’Emmanuel Macron a refusé.
La suite sera, hélas, un étiolement progressif du NFP. Aujourd’hui, une catastrophe plausible se profile de nouveau : l’accession de Marine Le Pen à l’Elysée le 2 mai 2027. Pour contrecarrer cette funeste certitude, la gauche et Les Ecologistes peuvent-ils, comme en juin 2024, arriver à une candidature unique pour la présidentielle de 2027 ? Mon sentiment présent est qu’ils n’y parviendront pas. Mais je concède un délai à mon désespoir en attendant la fin de l’année 2026 pour constater ce qu’il en est. Puis, dès le début de 2027, ma posture changera du tout au tout. Explications.
Toutes les formations politiques ont plusieurs priorités
La plupart des formations politiques impliquées dans la campagne pour l’élection présidentielle d’avril et mai 2027 ont déjà exprimé leurs priorités. Toutes ces formations en ont plusieurs, ce qui ne cesse de me surprendre. Pour ne prendre qu’un exemple, Les Ecologistes ont consulté leurs adhérents au début du mois de juillet 2026, ce qui aboutit à l’adoption à 65 % d’une triple stratégie : 1) faire vivre l’écologie politique en mettant nos sujets au cœur de la campagne ; 2) permettre une victoire de notre camp politique ; 3) empêcher l’arrivée du Rassemblement national à la tête de notre pays. Voilà qui est consensuel, au-delà même de l’écologie, tant ces trois «priorités» pourraient être partagées par tous les partis politiques, à l’exception du Rassemblement national.
Présenter ainsi une liste aplatit chacune des priorités en laissant croire que leurs importances respectives sont équivalentes. Ce qui n’est pas le cas : je juge très sous-estimé le danger que représenterait l’élection de Marine Le Pen à la présidence de la République. Selon moi, cette accession et ses conséquences seraient un bouleversement considérable dans la marche de la France et de l’Europe.
Il n’y a pas d’urgence politique plus importante dans les mois à venir. Si l’on veut tout faire pour s’opposer à cette catastrophe annoncée (aujourd’hui, dans les sondages, Marine Le Pen gagne au second tour contre tous les autres candidats déclarés), il faut réfléchir à notre vote au premier tour, sans tabou.
C’est pourquoi, le 1er janvier 2027, j’appellerai à un vote surprenant, au-delà des préférences habituelles : le 15 avril 2027, trois jours avant le premier tour, j’examinerai tous les sondages publiés sur les présidentielles ; je voterai dès le premier tour pour la personne qui, dans les sondages des mois de mars et avril 2027, aura le plus de chances de battre Marine Le Pen au second tour. Quelle que soit cette personne. C’est la seule posture rationnelle.
Tribune parue dans Libération le 22 juillet 2027
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