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Oppenheimer au risque de la déréalisation de l'hubris atomique

26 septembre 2023

Le film s’appuie sur la biographie de Kai Bird et Martin J. Sherwin intitulée American Prometheus: The Triumph and Tragedy of J. Robert Oppenheimer (2005). Il est intéressant de voir de quelle manière cette analogie est reprise : la première scène renvoie explicitement au mythe de Prométhée et établissent dès lors un parallèle avec le physicien. Version américaine du héros éponyme, Robert Oppenheimer donne aux hommes une capacité de destruction inimaginable. Plus tard dans le film, le personnage de Haakon Chevalier lui dira qu’il « voit au-delà du monde dans lequel nous vivons. Il y a un prix à payer pour cela. »  Il est puni pour avoir dévoilé une vérité obscure de la nature qui aurait rendu possible cette capacité de destruction. 

Pour correspondre à cette figure et en faire un personnage beaucoup plus tragique qu’il ne l’a été, beaucoup d’actions et de choix du scientifique doivent être tordus ou passés sous silence, en décalage avec la réalité historique. S’ensuit un sentiment de fatalité et d’inévitabilité très problématique.

D’abord, Oppenheimer a coordonné avec succès le projet Manhattan mais n’a fait aucune des découvertes de physique fondamentale qui ont rendu possible les explosions atomiques. S’il est exact qu’il est l’un des pionniers de ce qui sera plus tard la science des trous noirs, la scène du film à ce sujet est toute anachronique. En septembre 1939, la publication d’Oppenheimer sur les trous noirs serait applaudie par ses collègues et seulement éclipsée par la déclaration de guerre d’Hitler. Or le concept de trous noirs n’existait pas encore et l’article n’a été célébré que bien plus tard. 

Ensuite, contrairement aux tiraillements qui semblent le déchirer dans le film, Oppenheimer n’a jamais manifesté publiquement de remords : alors qu’il va au Japon dans les années 1950, il affirme que si c’était à refaire, il le referait. Le film ne montre pas non plus qu’il a réprimé les conversations éthiques au sein du projet Manhattan une fois établi que les nazis ne parviendraient pas à fabriquer une bombe atomique (sauf avec une petite référence, quand il impose de parler de « gadget » plutôt que de « bombe »).  Robert Wilson, le savant qui a organisé une discussion sur les objectifs projet à Los Alamos après la victoire sur le front Ouest malgré les tentatives d’Oppenheimer de l’en dissuader, et a exprimé des regrets par la suite, n’apparaît ainsi pas du tout dans le film qui présente pourtant un très grand nombre de savants du Projet Manhattan et montre brièvement cette discussion. Joseph Rotblat, le seul savant ayant effectivement quitté le projet une fois établi que les nazis ne pourraient pas avoir la bombe, et qui obtiendra un prix Nobel de la Paix en 1995 pour son travail au sein des Conférences Pugwash pour la science et les affaires internationales n’est pas davantage présenté. Ceux qui ont refusé d’y participer ne sont pas visibles non plus. Enfin, le film propose une figure d‘Einstein tronquée, qui ignore son refus de travailler sur des armes de destruction massive lors de la Première Guerre mondiale mais aussi les dix dernières années de sa vie dans lesquelles il a affirmé que s’il avait su que les nazis n’allaient pas obtenir de bombe atomique, il n’aurait pas écrit la lettre au Président Roosevelt qui l’encourage à initier un projet de recherche qui deviendra le Projet Manhattan. Au fond, son antagoniste Lewis Strauss a le mot juste dans le film : Oppenheimer est présenté comme le savant de Trinity et pas de Hiroshima et Nagasaki. Pourtant, Oppenheimer a participé au comité de ciblage durant lequel l’attaque d’Hiroshima a été décidée. Il s’est opposé à une démonstration dans le ciel et a insisté sur l’importance d’une cible physique pour produire l’effet de terreur psychologique.

Enfin, les effets de la nucléarisation du monde sont à la fois minimisés et transformés en une forme d’inévitabilité. En trois longues heures qui couvrent une période de vingt ans, nous n’avons vu qu’une explosion, qui semble n’avoir tué personne. Ceux qui ont été contaminés lors de l’essai de Trinity n’apparaissent pas, pas davantage que les victimes d’Hiroshima, Nagasaki et des essais nucléaires. Les cas où nous avons évité des explosions nucléaires non désirées par chance ne le sont pas davantage. Au cours la période de 1945 à 1963 que couvre le film, plus de 550 explosions nucléaires ont eu lieu (300 américaines, 221 soviétiques, 23 britanniques et 6 françaises), pour la plupart atmosphériques, qui ont disséminé de la radioactivité sur toute la planète et ont affecté la planète au point que l’on date le début de l’anthropocène aux effets des essais thermonucléaires des années 1950. Au cours de cette période, nous avons traversé la crise des missiles de Cuba dont nous savons maintenant qu’elle n’a eu une issue favorable que par chance et pas simplement parce que les différents dirigeants ont adéquatement géré la crise. Les spectateurs d’Oppenheimer ont donc reçu un discours filmique sur la fatalité qui leur donne l’illusion de leur propre impuissance, et minimise considérablement les effets de la nucléarisation du monde. Le moment où Oppenheimer parvient supposément à la lucidité, à la fin du film, suggère l’inévitabilité de la destruction du monde. Comme s’il avait était dépositaire de cette prophétie plutôt que son exécutant.

Au fond, le film érige une figure de martyr qui parvient non seulement à la lucidité mais à la justice à la fin du film, puisqu’on nous montre que celui qui a orchestré le processus bureaucratique ayant abouti à lui retirer son habilitation secret-défense n’est finalement pas confirmé par le Sénat, suite à un témoignage qui met en cause le déroulement de cette procédure fantoche. Or, plusieurs découvertes postérieures à la publication de la biographie sur laquelle s’appuie le film suggèrent qu’il est plausible qu’Oppenheimer ait en fait été membre du Parti Communiste. Nolan semble au fond prisonnier de la légende qu’Oppenheimer a construite autour de lui-même. 

Ces distorsions sont d’autant plus importantes pour quatre raisons. D’abord, il n’existe toujours pas de protection contre une explosion nucléaire délibérée ou accidentelle et celle-ci reste possible. Par surcroît, tous les Etats dotés d’armes nucléaires investissent dans la modernisation et l’extension de la durée de vie de leurs arsenaux et que l’une des plus puissances nucléaires du monde, membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations Unies, la Russie, a utilisé la menace nucléaire pour rendre possible une invasion et que plusieurs autres États dotés d’armes nucléaires offrent un soutien militaire de grande ampleur à l’un des belligérants. Ensuite, même dans ce contexte, nous résistons à ce que nous savons et pouvons prouver sur nos vulnérabilités nucléaires. En outre, la fiction est un médium précieux qui peut nous aider à croire à ce que nous savons sur la possibilité de la catastrophe et l’absence de protection. Elle nous place en tant que spectateur dans un monde dans lequel nous pouvons suspendre notre incrédulité face à ces réalités. C’est en ce sens que l’on peut parler de la fiction comme médiateur politique puissant, voire nécessaire : elle nous permet d’agir à la mesure de notre vulnérabilité plutôt que de la nier. Enfin, dans ce contexte, le blockbuster de Christopher Nolan qui a réuni plus de 4 millions de spectateurs dans les salles françaises et se prévaut de l’autorité d’une biographie qui a remporté le prix Pulitzer risque d’être l’œuvre filmique de référence d’une génération de spectateurs.

Dans un article de recherche paru dans une revue scientifique, je montre que la représentation des dangers et des effets d’une potentielle guerre nucléaire dans les films est globalement minimisée depuis la fin de la guerre froide. Depuis cette époque, les bombes atomiques sont aussi régulièrement valorisées, représentées comme des symboles de souveraineté ou comme des instruments salutaires face à des menaces existentielles telles que des astéroïdes. Oppenheimer occupe une place étrange dans cette période. Christopher Nolan n’en est pas à sa première explosion qui minimise les effets des explosions atomiques. Souvenez-vous de ses Batman. Dans le dernier, The Dark Knight Rises, le héros éloigne l’explosion atomique de Gotham City mais ne l’empêche pas. Personne ne meurt, pas même Batman, que l’on voit ensuite prendre un café avec Michael Caine. En comparaison à d’autres explosions, celle proposée par Christopher Nolan dans Oppenheimer est étonnamment peu impressionnante et, de ce fait, minimise les effets de ces armes, contrairement à l’intention que proclame son metteur en scène qui a souhaité ne plus recourir à des effets numériques comme il l’avait fait dans son film de 2012. 

Oppenheimer met en scène la réalisation de la vulnérabilité nucléaire par le protagoniste, à travers une conversation entièrement fictive avec Einstein, mais la réduit à une inévitabilité future. Ce faisant, il passe quasiment sous silence les conséquences déjà manifestes de la nucléarisation du monde et la responsabilité des savants et des citoyens dans la (re)production de l’hubris nucléaire.

Benoît Pélopidas donnera un séminaire à l’Institut Momentum le samedi 10 février 2024