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Pour une nouvelle culture biorégionaliste face au changement climatique

10 août 2026

Tribune parue dans Le Monde le 10 août 2026

En Bretagne, à l’écart des plages et des sentiers côtiers, plus de six millions de volailles sont mortes de chaud. Dès la première vague de chaleur, fin juin, on apprend de la ministre de l’agriculture que cette hécatombe d’animaux est « sous contrôle » dans les usines d’équarrissage. Pourtant, celles-ci ne peuvent accueillir toutes les dépouilles, et, ces dernières semaines, quelque 5000 tonnes d’animaux morts ont été enfouis en Bretagne, en urgence, au risque de contaminer les nappes phréatiques. 

Pire, la loi dite d’urgence agricole qui vient d’être adoptée favorise encore la concentration d’élevages. Derrière la carte postale, la Bretagne demeure une région productive mondialisée, et, en dehors du littoral et des pittoresques chaos granitiques subsistant dans les dernières portions de rivières naturelles, il ne reste quasiment rien de ses paysages, de ses bocages et de sa culture paysanne. La plupart des agriculteurs sont pieds et poings liés à ce système productivistemortifère. L’agriculture intensive est condamnée à une fuite en avant pour survivre dans la concurrence internationale.

La fuite en avant est une des logiques de l’effondrement des sociétés désormais bien documentée. C’est le syndrome dit de la Reine Rouge, en référence à Alice au pays des merveilles de Lewis Caroll : courir le plus vite possible pour rester sur place. La surproduction agricole en est l’illustration, avec son cortège de mégabassines toujours plus grandes pour stocker une eau toujours plus rare, des élevages toujours plus gigantesques pour maintenir la compétitivité de la filière, au risque de tout perdre en cas de canicule, à moins de climatiser les usines en batterie, ce qui poserait d’autres problèmes sanitaires et énergétiques. Les effets en cascade causés par les dévastations du modèle productiviste occidental ne font que commencer.

A travers cette hécatombe d’animaux dans les élevages en batterie, ce qui se joue, c’est d’abord une dissociation, une forme d’invisibilisation de la catastrophe. La production hors sol de volailles et de porcs est dissociée du milieu ambiant. Notre relation aux autres que nous a été rendue abstraite et insensibilisée par des décennies de modernité industrielle. En résulte une méconnaissance des milieux qui nous entourent, leur instrumentalisation pure et simple, et unedéresponsabilisation des usagers. 

Se joue aussi la question de l’échelle des outils de production, la question de la proportion de ces outils par rapport aux territoires et à leur capacité de charge. Pour alimenter ces animaux de batterie – qu’il s’agisse de porcs ou de volailles – il faut produire du maïs, importer du soja brésilien et des engrais en provenance du Détroit d’Ormuz – et irriguer massivement : d’où la revendication des bassines agricoles, ces immenses piscines de stockage de l’eau, enjeu de conflits d’usages appelés à se tendre. 

Se joue enfin la question du droit de regard sur les manières d’occuper les espaces et d’utiliser les ressources. Face à ce qui s’apparente à un monopole de fait, une forme de colonialisme de l’intérieur opéré par des coopératives agricoles puissantes, il faudrait que les régions se dotent de parlements de l’eau à l’échelle des bassins-versants et d’une véritable culture populaire de l’eau. Certes les Commissions locales de l’eau constituent des lieux de démocratie environnementale, mais peuvent-elles réellement peser sur les politiques de l’eau ? Leur travail d’inventaire des zones humides en Bretagne et leur souci d’améliorer la protection des captages dans le cadre, par exemple, du Schéma d’aménagement et de gestion des eaux (SAGE) de la Vilaine, a suscité l’opposition violente de quelques syndicats agricoles, qui ont bloqué le vote du SAGE.

Faut-il se contenter d’utiliser un espace pour considérer l’habiter ? En ce siècle de nouveau régime climatique, c’est l’habitabilité des territoires qui est en question. Héritée d’un mouvement de contre-culture de l’écologie libertaire nord américaine, la réflexion biorégionaliste prend aujourd’hui de l’ampleur et trouve une actualité en proposant une réparation systémique. Le biorégionalisme propose d’apparier ville et agriculture face au risque de métropoles affamées, bétonnéeset carbonisées. Cette transformation s’appuie sur des nouvelles énergies sociales. Il importe de restituer le statut d’habitants aux personnes actuellement réduites au statut de consommateurs et de clients du marché.

L’échelle biorégionale permet aussi d'envisager l'organisation des collectifs humains en fonction de cadrages qui ne sont pas purement administratifs, avec des frontières qui séparent les territoires, mais plutôt dans l'idée d'un habitat humain qui s'organise en fonction des subsistances possibles dans un lieu. L'échelle d’un bassin-versant, par exemple, révèle des interdépendances entre territoires, ainsi que des solidarités au sein d'un même milieu de vie, entre l'amont et l’aval, entre la plaine et les coteaux.

La vision biorégionale questionne la taille des infrastructures et envisage leur redimensionnement. La taille d’une biorégion n’est pas standard. Elle ne peut être celle des vastes bassins des grands fleuves français, comme le proposent aujourd’hui certains politiciens. Les infrastructures s’inscrivent dans des systèmes locaux territoriaux, par l’intégration des systèmes de mobilité dans le paysage, la réintroduction de la polyculture-élevage, du cheval et de la prairie. La priorité est à une plus grande autonomie alimentaire et à l’acclimatation des paysages par des haies et des méandres. Les biorégions se structurent autour d’une nouvelle colonne vertébrale, articulée par des continuités écologiques qui ont vocation à être connectées et non plus discontinues comme aujourd’hui. 

Ce sont des aires d’habitabilité et d’hospitalité. Ouvriers agricoles exploités et sans-papiers, migrants sans terre peuvent aussi requalifier les sans-mains et sans-coeur que nous sommes devenus, par l’apport de connaissances vernaculaires en provenance des autres continents. Les populations en exil venues du Sahel ne sont-elles pas mieux outillées que nous pour partager des semences adaptées à la sécheresse ?

Ce qui est en question, c’est de promouvoir une nouvelle culture biorégionaliste comme design de survie collective pour tenter protéger l’ensemble du vivant dont nous avons la responsabilité en tant qu’humains face aux effets impitoyables du dérèglement climatique causé par les sociétés industrielles colonialistes. Pour ce faire, les infrastructures doivent être repensées, sinon démantelées, afin de les proportionner avec ce que le vivant et les milieux peuvent accueillir. Le projet politique biorégional est un projet de société d’acclimatation.